Date de dernière mise à jour: 01-Février-2001

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VIEUX SOUVENIRS DE GUERRE

THEODORE HANNART

(1914-1915)

 

(MERCI SYLVIN TIBERGHIEN) 

 

 

 

Chapitre I

 

 

1 Mobilisation

- Campagne de Belgique

- Combat d'Onhaye

 

En cette année 1916, où je me reprends à penser à la paix d'avant-guerre, à la vie de travail fiévreuse et absorbante, surtout à bonne intimité de notre foyer heureux à la villa de la. roseraie·... tout cela paraît un rêve.

 

Nos illusions de paix éternelle étaient tenaces en Juillet 1914; elles nous empêchaient de voir venir sans détours l' épouvantable fléau, Le malaise régnant dans les affaires dès les premières difficultés austro-serbes, n'était pas à coup sûr un indice suffisant. Algésiras, Agadir, avaient aussi secoué nos nerfs, et tout s'était. arrangé. Cette fois, ce serait de même. Les hommes pondérés se refusaient à croire. la guerre, à cause même de son horreur.

 

Je note ici la mauvaise humeur de Monsieur Degrendel, notre dévoué comptable, à qui je demandais de surseoir à son voyage annuel de la Fête des Fabricants, la gravité des évènements exigeant sa présence, Il était déjà en possession d'un billet circulaire pour faire les bords de la Meuse ! Je ne peux m'empêcher, malgré les tristesses de cette heure, de sourire à la pensée de ce voyage. Je les ai vus, moi aussi, les bords de la Meuse, un peu plus tard, le 23 Août. Il y faisait plutôt chaud !

 

Les autorités militaires, du moins, voyaient clair. Un peu à la fois, des contremaîtres, des ouvriers spécialistes, des G.V.C., étaient mobilisés individuellement, Puis nos camions, nos chevaux. L'échéance fatale approchait.

 

Dès Ie Samedi matin, je n'eus personnellement plus de doute,et j'allai mettre ordre à mes effets militaires. En passant à Roubaix,nous faisons à grand peine quelques provisions dans Ies épiceries envahies de monde affolé.

 

Ma brave petite femme ne me quitte plus. A Wasquehal on finit la semaine normalement.A 2 heures, je suis convoqué à la Mairie avec les industriels, (Monsieur Leroy,Monsieur Lejeune, de la Filature du Nord, Energie, Monsieur Gros, les Américains),pour envisager les mesures à prendre si la guerre éclate: Garde civique, Emmagasinage de provisions, Installation éventuelle d'ambulance.

 

Le Maire, vieux socialiste, révolutionnaire notoire,est atterré : il n'a guère d'espoir, Peut-être sent-il aussi Ia responsabilité de tout le passé antimilitariste de son parti, qui nous valu de n'être qu'à moitié prêts, N'est-ce pas notre impréparation qui. a tenté nos lâches agresseurs ? Que de sang et de larmes ces Français indignes auront toujours sur la conscience !

A 4 heures, la mobilisation est dêcrêtée. On apprend en même temps que les communications sont coupées avec l'Europe, et bientôt l'invasion de la Belgique.

 

L'agression odieuse, voulue malgré tout, malgré les platitudes de nos ministres surtout, a du moins l'avantage très net de révolter- et d'unir tous les Français dans une indignation spontanée. Tous partent de bon coeur et confiants.

 

Je ne dois rejoindre que le Mardi matin. Le Dimanche et le Lundi passés en bonne intimité avec mes chéries. Dernier dîner chez maman Leclercq, et à Barbieux. On reste calme par volonté absolue.Ma chère femme, Mère surtout, refoulent visiblement leurs angoisses ,et leurs douleurs, pour ne pas amollir mon courage. Oh quel affreux déchirement que cette séparation ! Le lundi nous trouve tous réunis à 7 heures 1/2 à la messe du château de la Roseraie. Le Mardi, Papa Leclercq nous conduit en auto à Lille à notre devoir...

 

Première journée à Souham; arrivée de toutes les classes de réserve convoquées; habillement, armement. Je retrouve beaucoup de mes camarades avec qui j'ai servi. Le second soir, je prends la garde au poste de police, avec la mission ingrate d'empêcher les femmes de pénétrer dans la cour de la caserne. C'est la consigne, et pourtant ce sont des Mères, des Epouses torturées par l'affreuse séparation. Le soir, on m'amène de soi-disant espions, que je fais tenir au poste, à la disposition de la police. Pauvres hères sans gîte appréhendés dans les remparts.

 

Je passe la nuit presque entière debout,. dans la cour de: la caserne. Belle nuit claire. Paisiblement j'égrène mon chapelet, le coeur tenaillé par l'inconnu de l'avenir qui a surgi effroyable devant nous. S'abandonner au Grand Maître, c'est la seule Sagesse. J'ai confiance ! ...

 

Les jours suivants, j'ai la chance inespérée de passer Barbieux et à Hem, même le dernier Samedi.

 

Le Dimanche, présentation du drapeau à Ronchin; manoeuvre un peu lourde, mais de belle allure décidée quand même Le Colonel Quicandon, puis le Général Petit prononcent une allocution. Ensuite:, le Général Fait former les faisceaux,. et,. sans doute suivant des ordres reçus, fait exécuter devant nous les différentes sonneries de clairon::, allemandes et françaises, pour nous éviter les méprises, et déjouer les ruses fatales de l'adversaire.. Hélas pouvait-il se douter que bientôt le clairon allemand sonnerait en maître, et pour si longtemps, sur les pauvres Villes de Lille et de Roubaix,

 

Le Général Petit a une physionomie sympathique; Lieutenant en 1870, on sent que toute son âme est restée tendue par l'idée de la grande Revanche, C'est l'heure tant attendue.....Il nous inspire confiance dès la première rencontre.

 

Au retour, le quartier est libre pour tous les parents, qui envahissent les chambrées et les cours. Papa et Paule viennent me dire un dernier adieu· le matin. Dans l'après-midi, j'ai le bonheur de revoir quelques instants ma chérie, Cette fois, c'est pour si longtemps. . Nous ne voulons pas penser : "toujours, peut-être ...", car la foi en Dieu est plus forte que nos angoisses...

 

11 Août, Départ de Lille. Rassemblement de grand matin dans la cour de la caserne Souham. Quelques retardataires de Roubaix-Tourcoing, mais personne ne manque.

 

Le Commandant Tupinier fait renouveler à tous la défense absolue de laisser deviner, quand nous serons à destination, soit la région où nous serons parvenus, soit nos occupations, quelles qu'elles soient.

 

Un homme de ma compagnie, Mercier de Wasquehal, avait emmené de chez lui un pigeon voyageur; naturellement, il est contraint de lui rendre immédiatement la. liberté.

 

Dernière inspection rapide des armes, vivres et munitions, et départ vers 6 heures, Peu de monde à la porte de la caserne, et même sur notre passage en ville. Emotion pour ainsi dire nulle; chez tous, on sent la volonté de ne se laisser attendrir par quoi que ce soit. Les mères, les épouses sont sagement restées au logis à cette heure matinale; depuis huit jours que nous sommes mobilisés, les plus faibles ont eu le temps de prendre leur parti d'une séparation inéluctable, et sans doute de courte durée, chacun l'espère !

 

L'adieu définitif est donné .... Pour moi, je conserve la vision délicieuse de ma Bernadette, que j'ai revue dans son berceau, toute paisible au milieu des dentelles et des tulles immaculée; de ma Paulette, gamine et rieuse, tout étonnée qu'on lui dise que je pars pour longtemps peut-être, et surtout de ma bonne petite femme si ferme et si courageuse,- qui hier encore est venue dans notre chambre de sous-officiers avec Papa Leclercq, au second étage, au milieu des sacs en déroute et de tout un déballage d'impedimenta de tout genre,- toute gracieuse et charmante, pour échanger avec moi les dernières paroles d'affection. C'est tout un passé de bonheur que j'emporte au fond du coeur, et qui ne me quitte plus. Je vais revivre sans cesse ces heures d'intimité paisible, de douceur familiale, ses joies et ses tristesses. Nos petits anges nous accompagnent tous deux, et maintiendront notre union, que cette horrible guerre est venue briser. Petite Marie, petit André, veillez sur nous !.

 

L'embarquement se fait vite et avec ordre, aucun incident sur la route; gaieté un peu forcée d'abord, puis sincère, qui se traduit par des chansons bruyantes, et des plaisanteries sans nombre à l'adresses des populations.

 

Arrivée vers 3 heures à Aubenton; débarquement sans encombre. Ie régiment se masse dans une pâture, et attend des ordres, La journée est chaude, le voyage a fatigué tout le monde, et la première étape le chargement complet nous semble terriblement dure. Je dois réconforter dès la première côte un de mes hommes qui se sent mal

 

Arrivée à Coingt à la nuit tombante; nous cantonnons un peu au hasard dans des granges bien garnies. Le paysan.n est défiant; il nous voit sans complaisance allumer sur les côtés de la route de grands feux pour faire popote. C'est égal; l'impression n'est pas mauvaise: nous sommes rompus mais pas mal logés, et, à défaut d'un repas copieux, nos provisions de départ font les frais de notre grand appétit. Sommeil de roi. Lever de grand matin. Je m'étais mépris sur notre hôte; ne nous donne-t-il pas à tous. pour agrémenter notre café du lait et du beurre. Braves gens !

 

Ablution abondante, et en route pour Lambersy (6e Btn), Dagny (5e Btn), Nous sommes cantonnés dans une grande ferme qui donne sur une petite place en triangle, où des troupeaux d'oies font le pas de parade avec des airs indignés.

 

Nous faisons connaissance des maîtres du logis; les hommes sont partis, et les femmes,. qui doivent subvenir à tous les travaux de la ferme et des champs, sont bien en peine.. Nous prenons nos repas dans leur salle commune, l'Adjudant Deswarte, Séveno, Lebrun, Lussiez, et le professeur de mathématiques Lastern,. Hélas., quelle tristesse en écrivant ces noms du début qui me représentent de si joyeux camarades,tous confiants l'un dans l'autre inconnus hier et maintenant rapprochés par le devoir patriotique. Quelles barrières pourtant entre nous auparavant : Séveno est professeur libre, ultra.-catholique; Lussiez. instituteur de tendance nettement socialiste (l'homme de ces jours néfastes, Autant Séveno se montrait charitable et réservé, croyant et apôtre, tout empreint de l'idéal chrétien, autant l'autre dissimulait mal ses sentiments de haine pour la religion, "les bourgeois", et tout ordre établi, et déparait surtout par sa morale plutôt libre (pauvres écoliers ! ), Pourtant les deux vivaient côte à côte, s'entendaient se ,voulaient certes du bien - et tous les deux sont morts, l'un à côté de l'autre, sur la même ligne de combat, L'un disant: son chapelet, comme toujours dans les heures critiques, vrai modèle de bravoure et de piété;·l'autre racheté, j'en suis sûr, par les prières et les souffrances sanctifiées de son camarade; Iui-même n'avait-il pas, du reste, accepté; de moi un chapelet, l'avant-veille du jour où il fut tué ! L'un et l'autre sont toujours pour moi unis dans ma prière.

 

L'Adjudant Deswarte , vieux routier du métier rompu à toutes les manoeuvres, cependant si obligeant pour ses collègues plus jeunes et inexperts, oh combien ! Lebrun, petit et mince, ancien sergent rengagé, type du sous-officier consciencieux et exact, D'un calme absolu ' et d'une modestie constante qui inspiraient confiance à ses hommes.

 

Rien de bien intéressant pendant notre séjour à Lambersy; quelques marches d'entraînements surtout l'organisation défensive de la crête qui domine au N.O. le village, Tranchées suivant la théorie d'une largeur démesurée, divisées en éléments d'une section. C'·est un travail énorme, pour lequel nos hommes manifestent une répugnance invincible; à quelques 2 à 300 mètres de Ià , abatis confectionnés avec de magnifiques pommiers chargés de pommes. C'est une pitié cette dévastation ! Puis, à la même distance, des réseaux de fils de fer primitifs, et d'une efficacité nulle (l'avenir nous le prouvera bien) étant donné la facilité avec laquelle ennemi les ont détruits par u ne nuit noire. N'avons-nous pas tout à apprendre de la fortification de campagne ?

 

Détail significatifs de notre préparation : il a fallu, pour confectionner ces réseaux démolir des quantités de clôtures dans le village même, et dars les pâtures avoisinantes. D'où: tableau ! bêtes en liberté récriminations des paysans,- justifiées, avouons-le !

 

Toute la 51 éme Division de réserve est cantonné dans ces parages. Le Général Boutgourde la commande. De lui, nous savons qu'il a eu un avancement rapide au Maroc, Attitude quelque peu défiante vis-à-vis de nous ..... la réputation d'antimilitariste (peut-être) de notre region du Nord .... En tous cas, les manifestations de sympathie pour ses hommes étaient rarissimes. .. quant aux reproches et aux marques de défiance. ils étaient continuels. Le Français n'admet ce genre de chefs que lorsqu'il le reconnaît d'une intelligence supérieure. Etait-ce le cas ? ... Je suis encore loin d'en être persuadé. Et pourtant nos hommes sont d'une bonne volonté évidente, et d'un esprit de sacrifice réel, qui leur fait tout endurer avec gaieté. C'est, la plupart du temps, les sous-officiers qui encaissent philosophiquement, Pour un rien, ils sont menacés d'être cassés. La terreur c'est de prendre "le jour", car c'est alors qu'il faut faire gros dos pour

 

laisser passer la mauvaise humeur constante du Capitaine Baquet,contre-coup, certainement, de paroles désagréables échangées en haut-lieu.

 

Heureusement, le chef de Bataillon Commandant Tupinier, bienveillant et paternel, rétablissait la justice.

 

Il ne faudrait pas mal juger le Capitaine Baquet pour cela. Au début, il me garda rancune; et, avant St-Pierre, il s' arrangea pour me refuser le commandement de ma 1/2 section, qui devait me revenir.

 

Chercha-t-il à me faire disparaître par une patrouille aventureuse à ce moment ? en tous cas Ie changement de section (qui me sépara de Séveno) en me mettant à. la 2e section au lieu de la 3e où j'étais, me sauva la vie d'une façon providentielle. Par la suite, il changea complètement d'attitude à mon égard,- ayant reconnu qu'il pouvait me confier toujours, au pied levé, les suppléments de service.

 

Pour moi, sa tenue très crâne au feu fut une révélation, et, malgré son caractère réellement déconcertant, tant il était désagréable, j'en garde bon souvenir, (sa mauvaise humeur lui a fait tant d'ennemis). Chef de Bataillon intérimaire plusieurs fois, iI dut céder la place à un collègue moins qualifié (le dernier surtout, Commandant Compans, par sa répugnance à quitter le poste de Capitaine Adjudant-major qui l'avait jusque là tenu toujours à l'abri)

 

Nos autres Officiers : Lieutenant Lemaître, 1ère section, très distingué, tout dévoué à ses hommes. Il leur avait promis de donner une somme importante (10,000 francs) à leurs veuves, s'il leur arrivait malheur. Lui-même a été grièvement blessé à l'épaule droite à St-Pierre, et sa section presque détruite.

 

Lieutenant Delcroix, l'ami des mauvais jours, sachant s'accommoder du Capitaine, pour épargner les désagréments à ses subordonnés, tournant adroitement les difficultés, arrivant toujours sans heurt, et avec le minimum de paroles désagréables, à ses fins. Excellent Officier, solide au poste, prenant pour ses hommes toutes les précautions Possibles. D'une amabilité extrême avec ses gradés.

 

La 2e section, commandée par l'Adjudant Maes, ancien colonial, chef de section accompli, ayant fait campagne. Il sut, à St-Pierre, disposer sa section d'une façon mer veilleuse; bien dissimulée derrière un pli de terrain, et faisant des Feux très efficaces. Section intacte, tandis que les autres furent détruites. Autre trait de Maes que je me rappelle : c'est la décoration de 1870 qu'il portait à côté de sa médaille coloniale, et qui avait appartenu à son Père. Le Père lui avait légué, avec sa médaille la haine farouche de l'ennemi héréditaire et maintenant que I'heure de la revanche avait enfin sonné, le fils voulait l'associer au joyeux réveil de la victoire.

 

Le séjour à Lambersy, Dagny, nous servit à prendre contact les uns avec Ies autres .Il ne faut pas perdre de vue que nous étions tous réservistes, à part quelques sous-officiers par compagnie (2 ou 3), et notre Capitaine, tous inconnus l'un à l'autre, et ayant perdu toute habitude de la vie militaire.

 

Par la suite, nous apprendrons que le plan primitif (?) de l'Etat-Major Français était de tenir sur cette ligne, bien étudiée de longue date dans des manoeuvres de cadres fréquentes ; si nous avons quitté ces positions, c'est, paraît-il, I'effet d'une improvisation (que l'on peut qualifier de néfaste) du Ministre de la Guerre Messimy, due à des considérations uniquement diplomatiques, et en opposition formelle avec les conceptions militaires du Généralissime. L'Histoire nous le dira. En tous cas, il semble bien que Ie rideau que nous constituions à Dagny était bien mince; il se serait sans doute renforcé en temps opportun. Toujours est -il que nous fumes plutôt étonnés, mais contents de sortir de l'inaction, quand arriva, le 15 Août, l'ordre de départ.

 

Le régiment se concentre â Dagny, et remonte vers le Nord. Départ vers 4 heures de l'après-midi; nous rencontrons bientôt les formations sanitaires du 1er Corps, et l'Etat-Major de la 51ème Division de réserve à Brunchamel où nous arrivons à la tombée de la nuit. La 22e est de jour, et conduit Ie drapeau au logement du Colonel. Cantonnement à peine ébauché, on se loge et nourrit comme on peut.

 

Brunchamel est une petite ville de.l' Aisne assez importante; mais toutes les épiceries sont dévalisées déjà par la troupe qui y est cantonnée : Artillerie, cavalerie divisionnaire ... , et on na trouve guère à s'y ravitailler, La patronne du logis où la section est cantonnée nous offre une bonne assiette de soupe, et je m'allonge dans une salle voisine pour dormir· quelques heures sur un peu de paille.

 

Réveil de bonne heure; rassemblement difficile au petit jour. Les hommes se sont logés; un peu partout chez l'habitant, L'humeur du Capitaine peu rassurante.

 

Deuxième étape facile; à Rumigny, nous passons une voie Ferrée importante: des autobus de Paris nous dépassent. Nous cantonnons â Antheny, petit hameau; dans de bonnes granges bien pourvues de paille. La petite église du village a encore son curé, et je peux m'y confesser, et Ie lendemain entendre la messe de 4 ou 5 heures avant la départ.

 

Troisième étape, Bourg-Fidèle, petit village à flanc de coteau d'où I'on découvre admirablement toute la forêt des Ardennes.

 

Je suis de jour; longue visite aux malades et éclopés; il faut courir d'un bout à l'autre du village, pour transmettre des ordres à toutes les fractions qui y sont dispersées. Mes camarades ont trouvé moyen d'organiser pour la soirée un bon petit repas dans un joli jardinet.

 

J'attends très tard au poste les ordres pour le lendemain. On y améne deux individus suspects à 11 heures du soir. La consigne est très sévères, et l'on arrête tous les vagabonds.

 

Quatrième étape. Olloy - Longue étape; nous traversons Rocroy. Aux abords de la ville, amoncellement de débris d'effets et d'équipements militaires; nous abordons la foret des Ardennes, et passons la frontière Belge; tout le monde est gai et plein d'entrain? Les chansons de route trompent la fatigue; l'étape est rude, et la foret paraît interminable.

 

On descend enfin sur Couvin par une longue route an lacets.

 

Accueil magnifique par la population de Couvin tout en fête, gui se précipite dans nos rangs, nous verse à boire café, bière, grenadine, etc...; nous offre des cigares. L'enthousiasme de tous est bientôt à son comble; nous défilons en chantant "Flotte petit drapeau", Marseillaise, Brabançonne, Les Officiers sont fêtés, des femmes leur offrent des Fleurs, Que de joyeuse espérance nous donnons à toutes ces braves populations belges qui nous accueillent en sauveurs.

 

Grand'halte à quelques kilomètres de la ville; nous sommes rompus, mais tout heureux de nos premiers pas en Belgique. Nous rencontrons les zouaves, qui nous émerveillent par leur belle tenue. Le Commandant Tupinier, qui est tout joyeux aussi, se mêle à son Bataillon; il vante aussi les zouaves, et nous raconte de leurs prouesses.

 

Après un repos prolongé, nous continuons notre route, et allons cantonner à Olloy.

 

La petite ville est encombrée de troupes, le Bataillon n'a pour se loger qu' un minuscule petit coin. La 22e loge 3 sections dans uns grande scierie, bâtiment à trois étages que nous occupons du haut en bas, sur le bord d'un torrent en cascade qui donne la force motrice. Au moins, nous avons de l'·eau à volonté, et j'en profite pour faire une bonne toilette, me tenant en équilibre sur de grosses pierres dans le cours d'eau. Puis, je cherche un coin tranquille pour écrire; je ne trouve que l'Eglise, et je Fais ma lettre sur un prie-Dieu. Je rejoins ensuite mon pigeonnier. C'est miracle que personne ne se casse le cou, car il faut y accéder par des échelles dans l'obscurité. Les grands feux que les hommes ont allumés entre Ies tas de planches sont bien inquiétants; gare l'incendie ! avec des hommes logés au 3e étage ! La nuit se passe bien. Rassemblement au petit jour.

 

Cinquième étape - Nous sortons d'Olloy par une route en lacets dans la foret, puis retrouvons de vilains pavés.

 

En route, â Romeries, je rencontre Paul Fontaine. Sa rencontre me fait beaucoup de bien; nous nous communiquons les rares nouvelles reçues de Mère et de nos femmes. Je le quitte avec peine. Quand nous reverrons-nous maintenant ?

 

Théodore Hannart

 

Vieux souvenirs de Guerre (1914-1915)

 

Chapitre II

 

Plus loin, des avions boches nous survolent paisiblement; ils n' essuient de notre part qu'une fusillade désordonnée. On craint une méprise avec les nôtres (?); que feraient-ils là pourtant, les nôtres ?

 

Encore plus loin, des régiments de notre Division nous croisent et nous dépassent. La Division tout entière se rassemble dans de grandes prairies, au bord de la route de Dinant à Philippeville. Les Généraux sont présents; ils ont I'air très préoccupés. L'artillerie nous rejoint aussi.

 

Grand' halte tranquille, et arrivée à Flavion de bonne heure dans l' après ·-midi.

 

Je suis de jour. Courrier volumineux que Ie vaguemestre a grand' peine à distribuer. Dans la nuit, je vais réveiller Lussiez, qui est chargé des munitions; pour transborder toutes les cartouches provisoirement véhiculées dans un charriot de fortune. par suite d'avaries au caisson de la Compagnie.

 

Nous logeons chez un menuisier, et tous les hommes dorment enchevétrés les uns dans les autres; quand je rentre dans I'atelier, il faut que je me case comme je peux, à force de bourrades à droite et à gauche.

 

Nous sommes maintenant bien près de l' ennemi, Dans un Château voisin. il y a des Officiers boches blessés à la suite des premiers combats sur la Meuse. Le contact est proche, à coup sûr.

 

Onhaye .- 23 Août - Départ comme d'habitude au petit jour, C'est dimanche : aucun signe que la journée doive être plus mouvementée que d'habitude.

 

Notre régiment passe dans une magnifique propriété qui me fait penser à la Berlière,. et gagne la route de Dinant. Nous la suivons pendant quelques kilomètres, et dépassons le village d'Anthée, On perçoit comme les jours précédents les roulements ininterrompus de la canonnade dans le lointain. Le bruit se propage maintenant que nous sommes en extrême réserve de notre Division, qui se trouve vers Dinant. Bientôt même le Régiment se déploie sur la pente à gauche de la route pour prendre des formations de combat contre I'artillerie, Bataillon en colonne double de ligne de section par 4 - à au moins 50 pas d'intervalle.

 

L'·ordre est donné de compléter les munitions; des corvées sont envoyées au train de combat; les hommes restent sceptiques, et ne manifestent aucun empressement à prendre un chargement supplémentaire.

 

Ma section est disposée dans un grand champ de haute luzerne, tout chargé de la rosée du matin, Nous attendons les évènements.

 

De l' autre côté de la route que nous venons de quitter s'étage, dans la brume, une longue pente sur laquelle on distingue des hameaux et des petits bois, Aucun mouvement de troupe n'apparaît.

 

Notre halte se prolonge, et l'·un et l'·autre s'étendent à côté des sacs, devisant gaiement, et s'attaquant déjà aux provisions. Tout respire la plus grande tranquillité, Cependant, un avion, boche sans doute, vient nous survoler tranquillement, et cela ne nous inspire pas confiance.

 

Dix minutes à peine après sa disparition, nous percevons une ou deux petites détonations sourdes, et aussitôt apparaissent, de l'autre côté des arbres de la route, quelques flocons blancs. Aucun de nous ne s'·en inquiète, mais, là-bas, le T.C. qui a vu de quoi il s'agissait, s'agite, et Ies voitures repartent précipitamment vers Anthée.

 

Tout ce mouvement, et l'·air éperdu de quelques retardataires, ne provoquent chez nous qu'une heureuse hilarité. Toutefois instinctivement, tout le monde met sac au dos.

 

Les boches, qui ont été bien renseignés, rectifiant leur tir, et voilà maintenant les obus qui éclatent juste au-dessus de nos têtes. Le Capitaine donne un ordre, et toutes les sections, un peu en pagaïe, il faut l'avouer, prennent le pas de course, et gagnent le couvert de la crête, à quelques 200 mètres de là; les obus nous poursuivent, A côté de nous, deux braves paysans qui passent dans une voiture sont renversés et tués, Ils portaient sur eux toute une fortune, qui est remise au Capitaine.

 

Nous nous reformons derrière la crête, serrés les uns contre les autres, formant carapace avec nos sacs. Les obus continuant d'·éclater autour de nous avec.des résonnances argentines, mais très haut, et personne n'est touché.

 

Ie Capitaine ne s'est départi de son calme que pour rabrouer vertement une section qui ne s'est reformée que fort en arrière de la crête.Puis droit sous les obus, il continue à observer à la jumelle dans la direction d'où sont partis les coups de canon

 

Ordre nous est donné de nous déplacer un peu sur notre gauche, pour laisser la crête libre au tir de notre artillerie, Voilà une batterie de 75 qui s'installe juste à quelque 100 mètres, et commence Ie feu. Il n'y en a pas pour longtemps. Nous entendons les commandements: d'abord à 2000 mètres, puis graduellement le tir s'allonge, et notre camarade Amand Flipo, qui suit à la jumelle, nous en décrit les effets précis. Il voit les boches battre rapidement en retraite, et regagner Ies couverts, d'où nous ne les avions pas vu sortir, du reste. Mais nos canons ne les lâchent pas, et Font un feu d'enfer.

 

Pendant toute cette séance, nous ne nous sommes pas aperçus que le 5e Bataillon était parti de l'avant. Il est dans un petit hameau voisin, C'est sur lui que se concentre maintenant le feu des batteries ennemies, et nous apercevons les shrapnells qui éclatent au-dessus des toitures d'ardoises où ils se sont sans doute abrités. Un Etat-Major à cheval passe sur un chemin voisin. Dans le lointain, dans notre dos, la canonnade fait rage; vers Namur, c'est un roulement ininterrompu; nous nous l'expliquons difficilement.

 

Il est maintenant 4. heures; le Bataillon se masse à nouveau près du hameau qui vient d'être bombardé. On désigne dos corvées d'eau qui partent, les hommes se disposent à faire le café. A l'improviste, un ordre de départ arrive.Nous traversons le hameau qui nous masquait, et débouchons sur la route de Dinant en colonne de route, persuadés que nous allons simplement cantonner à Dinant, qui n'est pas bien éloigné.

 

Nos réflexions sont courtes, car à peine parvenus sur la route une grêle de balles sifflent à nos oreilles. Nous nous précipitons dans les Fossés, Le Commandant fait déployer le Bataillon; la 22e reste sur la route, et avance en se dissimulant dans les contre-bas. Les balles sifflent maintenant en masse, mais les boches tirent trop haut; sur la route c'est le vide absolu. Je me la rappelle cette route, toute bordée ,de grands arbres, déserte sous la rafale de balles, avec un caisson abandonné au milieu, une roue fracassée. Quelques hommes tombent; je croise un camarade d'une autre section qui vient d'être tué net, la gorge traversée par une balle. Il est resté sur Ia route, au bord du fossé, à genoux, les jambes écartées, la tête renversée en arrière.

 

Debout dans une anfractuosité du talus, le Général. Mangin est là. Il a l'air tout gai, et tout amusé de se trouver au milieu de notre assaut. Nous approchons du village, et nous nous jetons à plat ventre, sous le couvert d'une haie. Les balles font rage, et viennent de tous côtés; de la droite surtout. A l'entrée du village, une grande maison dont les volets sont fermés, et d'où partent des coups de feu. La. charge sonne, mais ce n'est qu'un clairon à bout de souffle; par petits paquets, nous nous précipitons dans le village, par bonds, en rasant les murs. Des mitrailleuses du 145e veulent à. ce moment mettre en batterie sur la route ... elles tireraient dans le dos des nôtres. On a toute peine à empêcher la méprise.

 

Maintenant, tout le village brûle, ce n'est plus qu'un immense brasier. Le Capitaine, comme tout le monde, a mis baïonnette au canon, et on se précipite à la poursuite de quelques boches qui disparaissent, ou sont rejetés dans les maisons en flammes. De tous les côtés, on entonne la Marseillaise, pour éviter des méprises entre les colonnes qui progressent dans les rues parallèles; il faut maintenant rassembler; le Capitaine Baquet, qui juge prudent de s'arrêter, fait sonner la halte. Rassemblement avec le refrain du régiment, Dans une: petite place un peu abritée on se retrouve les uns avec des casques, d'autres des baïonnettes ou des sacs boches ,etc...

 

La nuit est tombée maintenant, et tout ce village en flammes prend un aspect fantastique. De loin en loin, un cadavre boche qui roussit sous les décombres. Ordre est donné de se replier, et de se reformer à la. sortie du village, Quelques balles sifflent encore; nos blessés sont reconduits à l'arrière. Nos pertes ne sont pas grandes. Nous avions la mission de tenir jusqu'à l'arrivée des renforts, nous l'avons remplie.

 

Voilà. maintenant un régiment du 2e corps d' armée qui arrive nous renforcer avec le Général Mangin; il défile au pas accéléré en chantant. Nous nous replions alors doucement dans la nuit, et allons former les faisceaux au bord du hameau d'où nous avions débouché.

 

Dans la soirée on fait l'appel; on se retrouve; puis, pour avoir de la paille, nous démolissons des meules voisines et bivouaquons sur la champ de bataille.

 

Le coup d'oeil est impressionnant : aux quatre coins de l'horizon, des brasiers; des fermes isolées, des meules brûlent; au loin, le canon et la fusillade se sont tus. A notre section, tous se retrouvent, personne n'est touché; gaiement, nous cassons la croûte, et nous allongeons l'un à côté de l'autre sur le Flanc des faisceaux dans de la paille à profusion, la tête appuyée sur Ie sac. Quel bon repos ! je me rappelle avoir réellement joui de cette soirée de victoire, m'endormant un peu à la fois, avec dans les yeux la vision de tous ces villages en flammes, qui s'écroulaient avec fracas dans la nuit,- tout à la joie. Victoire .. ?

 

Succès bien momentané, hélas ! ; à deux heures, le Capitaine lui-même réveille ses quelques gradés, et leur dit à voix basse de rassembler sans bruit, dans le plus grand silence; "nous nous replions vers des positions meilleures...."

 

En un clin d'oeil, les hommes sont debout, et nous voilà en route, tournant le dos à.Onhaye,

 

Que s'est-il donc passé la veille ? Notre Division s'est trouvée dans un ouragan de fer et de feu, aux ponts de Dinant, et n'a pas pu les tenir, Notre attaque, dans la soirée, a réussi à refouler provisoirement les boches; maintenant nous battons en retraite, car ils ont réussi à passer la Meuse plus bas, vers Namur, et c'est l'explication de la canonnade furieuse quo nous entendions hier. De tous côtés maintenant, sur la route, des troupes décimées, harassées, se replient : troupes coloniales surtout, des zouaves, des tirailleurs (leurs pertes ont été terribles), par petits groupes isolés, visitant au passage les fermes abandonnées, et faisant main basse sur la volaille.

 

Des batteries d'artillerie coloniale, avec des blessés couverts de sang sur les caissons. A en juger par tout cela, notre situation n'est pas brillante, Nous quittons la route de Dinant à Philippeville, et à travers champs gagnons un bois que nous traversons, Il n'est pas plus do 7 heures du matin; le Colonel prescrit une halte pour faire le café, au sortir du bois; il Faut se hâter. Nous faisons du feu avec des poteaux de clôture. Le Commandant est inquiet, et nous presse. Les hommes ne sont pas contents d'être bousculés, et c'est miracle que le fameux jus arrive à se faire.

 

Vite nous repartons... Qu'y a-t-il ? sommes-nous donc talonnés à ce point ! Moment d' inquiétude vite passé ... la route se continue à travers la plaine; nous arrivons à proximité de Villers-le-Gambon, ,gros village où nous allons cantonner. Donc rien de cassé. ", notre situation s'améliore sans doute.

 

La compagnie est de jour, et rend les honneurs au drapeau, Moi-même suis encore de jour, les autres sergents indisponibles, éreintés... Je suis aussi bien fatigué, mais la perspective d'une nuit tranquille, dans de la bonne paille, m'aide à remplir allégrement mes fonctions. Un brin de toilette, vivement je conduis les malades et éclopés à la visite, qui traîne, traîne... car il y a des blessés dans d'autres compagnies, On dit que Charles Flipo a reçu deux balles dans I'abdomen; il ne va pas....

 

Je transmets des ordres à différentes reprises au Capitaine, qui est maussade, comme à l'habitude, Je cours et trotte pour le service d'un bout à l'autre du village, sans prendre une minute de repos, On a fait décharger de la voiture de compagnie les cantines des Officiers. La nuit sera donc tranquille, à coup sûr, je pourrai me reposer. Ce ne sera pas de luxe, car je n'en peux plus.

 

Cependant, les nouvelles arrivent, mauvaises; des petits chasseurs belges, des pièces d'artillerie belges, leurs caissons, quelques groupes de fantassins épuisés, noirs de poussière des pieds à la tête ,faisant réellement pitié , défilent de temps à autre; on les ravitaille ,on les interroge; d'où viennent-ils ? qu' est-ce qu'il se passe ? Ils nous s'apprennent qu'ils ont dû se replier devant les masses allemandes ,après des combats terribles, Ils se dirigent sur Charleroi, qu'on leur a indiqué comme lieu de rassemblement ? cela ne va pas du tout.

 

II - La Retraite et combat de St-Pierre - Cantonnement d'arrêt à La Neuville-Bosmont. On repart de l'avent,

- Le Commandant Tupinier est blessé aux "Baraques" - 29 Août.

- Combat de St-Pierre -30 Août - La compagnie est décimée. Je perds tous mes camarades du départ, On se replie - Berry ·-au-Bac - Epernay - Sézame.

 

Je ne suis pas trop étonné quand je rencontre le Commandant Tupinier, qui, toujours affable et tranquille, me reconnaît et me demande si cela va depuis mes démélés avec le Capitaine, à Dagny.

Il me dit que l'ordre de départ va être donné incessamment. Je préviens le Capitaine et mes camarades qu'ils pressent le mouvement pour la soupe s'ils veulent la manger.

 

Le village est en partie désert déjà; Séveno, Lussiez, l'Adjudant Deswarte, mes camarades de la section, ont trouvé moyen de se préparer un bon repas dans une auberge abandonnée, et nous pouvons en toute hâte l' avaler avant de nous remettre en route. L' ordre du départ est donné à 6 heures du soir, On se replie encore...

 

Nous quittons bientôt la grand' route, et nous engageons dans une petite route encaissée, au milieu de deux collines escarpées et boisées,- le coin rêvé pour une embuscade,

 

La nuit tombe un peu à la fois; on nous a recommandé le silence le plus absolu, et, surtout, pas de cigarettes .... impression franchement mauvaise ! Mais je le dissimule malgré tout, car il faut que nos hommes gardent confiance. Eux semblent peu impressionnés, du reste, et on a toutes les peines à les faire taire, et à les empêcher de fumer. De grands feux, à quelque 200 mètres de la. route, semblent des signaux bien évidents, concertés avec l'ennemi. On les fait éteindre, La nuit est terriblement noire. Haltes irrégulières pour laisser passer d'autres régiments, des convois. La fatigue devient extrême, le sommeil l'emporte, et me brise littéralement; je marche pesamment, inconsciemment ,comme une vraie brute, maintenant.

 

Nous apercevons, au bout de quelques heures, les lumières de Marienbourg. Reprenons courage, c'est là quo nous cantonnerons sans doute, car nous sommes littéralement broyés de fatigue, On traverse Marienbourg désert, et sans vie aucune.... mais sans s'arrêter.....

 

Les hommes commencent maintenant à murmurer ils n'en peuvent plus les rangs se rompent; tant bien que mal, on suit en désordre, on s'accroche l'un à l'autre pour ne pas abandonner, A 3/4 Kilomètres de Marienbourg, à Frasnes, l'ordre est enfin donné de s'arrêter. Je me laisse tomber comme une masse au bord de la route, et m'endors sur mon sac, au hasard, comme tous.

 

Mon repos est de courte durée, la fraicheur de la nuit me réveille vite; je me rends compte que je me suis étendu sur du fumier, et je vais m'allonger en face, sur le trottoir. Mais le froid est vif, impossible de rester immobile. J'aperçois, sous une porte, filtrer une petite lumière. Je frappe et j'entre; de braves gens nous font du café, à moi et quelques camarades qui m'ont vu·entrer. Qu'il fait bon prés du feu. Bientôt il y a cohue dans la petite chambre basse.

 

Vers 5 heures, nous repartons; les deux heures de repos que nous avons passées nous ont rendu quand même un peu de forces, La colonne marche bien en ordre, les premiers rayons du soleil nous ragaillardissent. Traversée de Couvin, que nous avions vu quelques jours auparavant tout en fête, pour nous accueillir, Les braves gens nous regardent à peine: Tous sont effarés et inquiets, Déjà des fugitifs nous accompagnent sur Ia route. Nous serions donc battus ! mais non, c'est une retraite momentanée,.. nous reviendrons ... Quelle tristesse tout de même.

 

Nous reprenons notre route à travers la forêt des Ardennes, longues pentes en plein soleil; des autobus nous dépassent en grand nombre, et nous empoisonnent de leur poussière. A un moment, les forces me trahissent, j'abandonne quelques minutes, puis je me remets en route, . et je rejoins à une halte. J'ai les pieds qui me brûlent, J'ai attrapé des clochettes, et souffre atrocement jusqu'à la grand' halte, où je puis enfin me délasser et me soigner .

 

Grand' halte dans une clairière de la forêt vers 11 heures du matin. Au bout d'une heure de repos absolu, me voilà de nouveau remis. Nous repartons. Une forte reconnaissance de cavalerie nous dépasse; et repart vers le Nord. A une halte, Ie 43e nous croise; on le disait presque détruit ... Pertes cruelles sans doute mais bien loin de ce qu'on craignait. Tous nous y avons des amis, des camarades, des parents;dont, au passage, nous demandons vivement des nouvelles. Le Régiment a eu fort à faire, et s'est signalé. Il défile bien en ordre.

 

Nous cantonnons à Regniavez, nuit tranquille, et qui achève de me remettre. Comme toujours, avant Ia nuit, excellent petit repas, bien copieux, confectionné par Lussiez et les autres dans une bonne salle bourgeoise, Vraiment, Lussiez ferait un excellent fourrier.

 

Bien reposés, nous partons de bonne heure le lendemain matin, Nous repassons Ia frontière française, puis une région boisés, la forêt de Chimay, avec de longues avenues plantées de hautes futaies. Je me rappelle Ligny-le-Petit, gros village que nous traversons. Nous logeons à Any et Martin-Rieux. Cantonnement tranquille. L'artillerie de la Division y est rassemblée. Les artilleurs nous racontent leurs prouesses. Le 75 a beaucoup contribué à ralentir la poussée des boches, et leur a démoli beaucoup de monde.

 

Les jours suivants, étapes tranquilles; arrivée de bonne heure au cantonnement, Nous repassons par Aubenton, Dagny, St-Clément, que nous avions organisés pour une défensive, au début.

 

Presque tout le pays est déjà désert, Les populations ont dû abandonner leurs foyers précipitamment, par ordre supérieur. Elles suivent en longues théories, lamentables, emmenant quelque bétail, quelques meubles empilés vaille que vaille sur de grands chariots; femmes, enfants, vieillards, l'air morne, éreintés et affamés, allant à I'aventure dans le même sens que les troupes. . . pitoyables, atterrés .. Quelle désolation ! ...

 

Dans nos rangs, les éclopés et les traînards augmentent aussi, mais sont évacués sur le champ en auto, Le Vendredi, nous traversons Chaourse, gros bourg dans une vallée, où nous rencontrons des Etats-majors et des convois; quantité de pains de munitions ont dû être jetés à cause de la moisissure, et pourtant nos vivres sont comptés ! ..

 

A la sortie de Chaourse, longue route en lacets, qui nous mène sur un grand plateau, d'où la vue s'étend très loin. Nous remontons vers le Nord, et atteignons vers Midi la Neuville-Bosmont, où toute la Division est de nouveau rassemblée.

 

Nous cantonnons dans d'immenses fermes bien pourvues de paille. Ravitaillement copieux; toute la Compagnie fait ses feux d'escouade dans de grandes pâtures, les popotes s'offrent lapin ou volaille. Nuit tranquille, pas d'ordre pour le lendemain.

 

Samedi 29 Août - Le Capitaine profite du répit qui nous est laissé pour reformer sa compagnie. Ses sentiments à mon égard n'ont pas changé, car plutôt que de me donner un commandement, il me change de section, et me met à la 2e section, en serre-file. Il ne se doutait pas qu' il me sauvait la vie ...

 

Je quitte donc tous mes bons camarades de la 3e section, Séveno, Lussiez, l'adjudant Deswarte, et Lebrun, avec qui j'étais déjà bien lié ( Lasternas évacué depuis un jour ou deux; le pauvre garçon, peu robuste, souffrait beaucoup des pieds).

 

A 11 heures., départ; nous remontons vers le Nord; plus de doute, nous retournons au feu, Notre Bataillon est en tête; il se déploie bientôt en ligne de section par quatre, colonne double 22-21 - 23-24; intervalle espacé contre l'artillerie; je suis envoyé en patrouille à l'avant de ma compagnie. Patrouille de flanc plutôt, sans carte, direction imprécise; ma patrouille ne rend guère d'autre service que celui de remettre dans le bon chemin le Comandant, qui, avec deux compagnies, s'égarait à la recherche d'un pont sur un petit cours d'eau encaissé.

 

Toutes les compagnies sont contraintes de passer l'eau derrière la 21e, qui a rencontré et descendu quelques uhlans, au village de Prisces-Houry.

 

Le Bataillon se déploie à nouveau un peu en deçà de la crête qui surplombe le village, Puis, 2 compagnies, 21e et 24e, sont appelés d'urgence vers "les baraques", où notre artillerie n'arrive pas à se mettre en batterie contre l'artillerie adverse. La Commandant Tupinier part avec ses deux compagnies comme soutien. Puis, bientôt, nous sommes appelés, et, nous défilant dans les fossés d'une grand'route, nous nous dirigeons du même côté. A peine arrivés "aux Baraques", rafale d'obus au-dessus des maisons; nous avons été vus, et notre abri est repéré. Je vois encore un margis d'artillerie, accouru à la recherche d'un médecin, la main en lambeaux, pleine de sang.

 

Théodore Hannart

 

Souvenirs de guerre (1914-1915)

 

Chapitre III

 

La compagnie, un moment dispersée, est vite reprise en mains; nous nous déployons en avant du hameau, sous le couvert de grands pommiers. Je me rappelle un obus éclatant au-dessus de nous, et nous couvrant de pommes ..., dont nous bourrions nos poches et nos musettes. Le Capitaine a sa bonne humeur des moments critiques ....

 

Nous débouchons d'un talus, et continuons â avancer par lignes de sections par quatre, toujours sous les obus inoffensifs de l'ennemi, Nous passons une voie ferrée sous le couvert de laquelle le Capitaine rectifie la formation des sections, et nous repartons de l'avant.

 

A la nuit tombante, nous avançons en tirailleurs sur une crête; quelques lueurs de coups de fusil dans le lointain. Nous progressons toujours, et redescendons à la nuit dans le village de St-Pierre, Les boches qui l'occupaient se sont repliés sur la hauteur en arrière du village.

 

Nous gardons une extrémité du village, et je suis envoyé en petit poste dans un petit chemin encadré de buissons, au bord de grandes pâtures. Malheureusement, je connais mal mes hommes, étant nouveau à la Section; ceux-ci sont de mauvaise humeur, grognent. Impossible de les faire taire. Ce sont des Flamands têtus et vindicatifs. Je n'ai pas confiance, et passe une grande: parti de la nuit à guetter moi-même, le doigt sur la détente, car l'obscurité est extrème. Sur le matin, je suis relevé quelques heures, et dors sur un peu de paille apportée sur la route par la Section.

 

La veille, j'avais, dans la nuit, surpris quelques paroles échangées vivement entre le Lieutenant Petit,de l'·Etat-Major de la Brigade,et un Officier : "demain,0n repique ".J'étais fixé sur notre mission.

 

Au lever du jour,le Capitaine reforme la compagnie à la lisière N.E. du village, dans une pâture bordée de grands peupliers. Nous n'avons pas été ravitaillés la veille, et les vivres de réserve sont entamés. Une visite faite par Séveno dans des maisons abandonnées nous procure du pain, de Ia confiture, des fruits, que nous partageons dans toute la compagnie , Séveno est tout gai,et en train. Entre-temps,le Capitaine fait reconnaître les cheminements pour aller de I'avant.

 

Le Commandant Tupinier a été blessé la veille aux Baraques; il est remplacé au commandement du Bataillon par le Capitaine Rodier, de la 21e.

 

Impatient de reprendre la marche en avant, sur son initiative personnelle seule peut-être (?), notre Capitaine nous remet en route vers la hauteur où les Boches se sont repliés la veille.

 

Nous avançons d'abord dans des pâtures, bien masqués par des buissons, puis le long d'un ravin qui s'échelonne en fourrés sur la pente. Au passage, nous secouons les poiriers et remplissons nos musettes de poires délicieuses. Avant de déboucher des couverts, le Capitaine nous reforme à nouveau Nous nous déployons en tirailleurs dans Ies moissons hautes : blés, luzernes, fèves, etc..... 1ère et 2e sections à gauche du ravin, 3e et 4e à droite.

 

La 3e section doit occuper un petit bois qui n'est espacé de l'extrémité du ravin que de 40 à 50 mètres. Précédée d'une patrouille, elle exécute son mouvement en essuyant quelques coups de feu. Le terrain est nettement défavorable, car toute la crête surplombe en demi-cercle le débouché du ravin, et les balles les prennent de revers du flanc opposé. Aussi, nos malheureux camarades des 3e et 4e sont bientôt décimés par un feu très précis. L'Adjudant Deswarte se traîne à l'arrière avec deux balles dans les reins; le caporal Pernois, puis Séveno, Lussiez, Lebrun, sont mortellement touchés. On voit le malheureux Pernois essayant en vain de se laisser dérouler sur la pente, dans le ravin.

 

Pendant ce temps, le Lieutenant Lemaître et la 1ère section se sont déployés à notre gauche, et tiraillent sur l'ennemi; ma section, la 2e, est déployée à l'extrémité du ravin; l'Adjudant Maes commande. Il nous fait monter un peu dans les cultures, puis ramper en arrière sur le ventre, ce qui a l'avantage de dégager le champ de tir. :Nous sommes juste dissimulés au revers d'une petite crête; les balles, bien ajustées, nous sifflent aux oreilles, et nous forcent à rester un instant complètement aplatis sur le sol. On ne voit aucun ennemi, du reste, Les boches n'ont pas perdu de temps,la nuit; ils ont élevé des tranchés bien masquées dans les moissons hautes, et nous canardent consciencieusement.

 

Bientôt, on voit à moins de 200 mètres des têtes se déplacer, et, alors, c'est à notre tour de leur descendre du monde. J'ai à côté de moi un brave garçon, inconnu de la veille, le soldat Behiels, qui fait avec moi le coup de feu (je me rappelle d'un enrayage qu' il me fallut arranger, avec son aide, sous une grêle de balles), Il a meilleure vue que moi, et posément, sous la rafale de balles, nous nous rectifions mutuellement notre tir, et nous signalons Ies têtes qui dépassent devant nous.

 

A un moment donné, le Lieutenant Lemaître croit à une méprise; un drapeau blanc a été agité devant nous, ses hommes arrêtent le feu, et se lèvent. Mais ce n'est qu'une traîtrise des boches qui nous coûte cher, Le Lieutenant est blessé maintenant lui-même d'une balle explosive à l'épaule ... les obus sifflent au-dessus de nous dans toutes les directions. Mais nous ne craignons rien, car nous sommes sur le revers de la crête où les batteries ennemies sont installées; le moindre bond en avent, elles seraient à nous (Nous sommes dans l'angle mort). La fusillade et la canonnades font rage tout à l'entour. Le Capitaine se rend compte bientôt que nous sommes tout à fait en flèche, en avant de nos lignes.

 

Les 1ère, 3e et 4.e sections sont décimées, presque détruites. Il donne l'ordre de se replier.

 

Je reste avec mon camarade, le sergent Delcroix, et nous faisons un feu d'enfer pour protéger la retraite, qui s'effectue en bon ordre, Delcroix est blessé au bras. Le Capitaine quitte la crête un des derniers, Nous nous sommes tous éclipsés dans les fourrés du ravin, qui est plein de blessés. Comme je m'en vais, les malheureux crient, supplient qu'on les emmène. A moi ! France ! Je reconnais un homme da la 3e section, la tête tout en sang... Je lui prends son fusil, et l'entraîne en le soutenant de mon mieux. Il est épuisé par sa blessure. Je rencontre plus loin son ami Puchaux qui est indemne; il lui prend l'autre bras, et nous nous replions tout doucement, car il faut presque porter notre blessé.

 

Un à un, on se retrouve au village .... mais combien sont restés sur la crête, aux mains des boches, qui ne peuvent manquer, maintenant, d'attaquer le village.

 

On se partage les munitions des blessés qu'on a pu ramener .Le Capitaine, après une verte discussion avec le Colonel, à qui il se plaint amèrement de n'avoir pas été soutenu, nous rassemble dans une grande pâture, derrière le village. On forme les faisceaux, et nous nous reposons à l'ombre de grands pommiers. Il Fait un soleil écrasant;nous sommes épuises.....

 

Ordre arrive bientôt de se replier (ordre donné de se replier à midi, transmis seulement à 3 heures 1/2). Les boches, qui se doutent de notre mouvement, criblent d'obus le seul pont où tout le monde doit passer le petit cours d'eau de St-Pierre, Quelle chance que leurs 77 soient si mauvais, qu'ils éclatent si haut ....

 

Nous remontons la pente, toujours sous des rafales terribles d'artillerie, utilisant tant bien que mal les buissons; autour de nous les obus éclatent, avec précision pourtant, mais sans causer de dégâts sérieux; on progresse entre les rafales ...... ; en haut de la pente, qui est à découvert, nous prenons des formations très espacées, et échappons parfaitement au tir des boches.

 

Nous nous reposons sur le bord de la route de Marle, en haut de la crête, mais les hommes sont de plus en plus épuisés, et un peu à la fois, la compagnie s'égrène, et se réduit à une trentaine d'hommes qui s'accrochent l'un à l'autre.

 

Le Lieutenant Lemaître nous croise sur la route, se dirigeant vers Marle; il est affreusement blessé, et souffre beaucoup.

 

Plus loin, à l'ombre d'une meule, un petit groupe penché auprès d' un homme étendu. C' est notre brave Colonel Quiquandon, que les forces ont trahi, et que ·l'on cherche à ranimer. L'épuisement de tous est extrême; malgré tous nos efforts, notre petite colonne s'égaille un peu à la fois sur la route, et s'échelonne par petits groupes; nous mourons de faim .....

 

Au premier village que nous rencontrons, nous pénétrons dans les maisons abandonnées pour chercher à nous ravitailler, Je suis privilégié ..... trouvant, dans un débit de tabac, un dîner tout servi, abandonné précipitamment par toute la famille, Jugez, quelle aubaine ! bouillon, poulet, tarte aux fruits .... j'avale avec des camarades, en quelques minutes, ce repas providentiel.

 

Puis, je rejoins le régiment qui s'est maintenant rassemblé,et se replie vers la Neuville Bosmont, toutes compagnies mélangées, par petits groupes de camarades retrouvés à l'aventure, et qui s'entr'aident et se soutiennent mutuellement.

 

Des artilleurs nous croisent; comme toujours, ils ont fait de l'excellent ouvrage ....Au début de l'action, n'avaient-ils pas découvert un homme et une femme faisant des signaux à chacun de leurs déplacemonts de position, ce qui leur valait d'être aussitôt arrosés de projectiles. Ces deux espions sont mis à mort sur la route. Dans leur indignation furieuse, Ies artilleurs leur ont tranché la gorge ...

 

Nous reprenons à la Neuville Bosmont nos cantonnements de la veille....; nous y arrivons enfin, exténués, morts de fatigue, la rage au coeur.....; combien manquent définitivement à l'appel du lendemain matin. Aucun prisonnier cependant; tous les manquants sont tués ou blessés....car, loin de nous inquiéter, les boches n'ont pensé de leur côté qu'à. se replier, et nos brancardiers ont pu aller relever nos blessés jusque sur notre extrême ligne de feu.

 

Séveno a été recueilli le soir il a survécu à ses blessures (à l'abdomen et dans les reins) jusqu'au lendemain soir, il a été enterré à St-Gobert, Tous mes anciens collègues de la 3e section sont tués: Séveno; Lussiez; de toute la section, il ne reste que quelques hommes valides (Le changement de section, qui m'avait semblé une disgrâce si amère, si humiliante, n'est-il pas une margue merveilleuse de la protection divine ....).

 

La mort de mon seul ami me bouleverse plus que tout, J'avais reconnu en lui un tel idéal de bravoure et de piété, que je m'étais lié intimement à lui. Dans tous mes ennuis et mes déboires, il me réconfortait si gaillardement, et si discrètement. Son attitude de tous les instants était toute de devoir et d'assistance envers tous ... et ses hommes I'adoraient, Je me le rappelle commentant gentiment pendant les pauses, sur la grand'route, les premiers bulletins des armées, écouté de tous, sans exception aucune; merveilleux de gaieté, d'espoir, et aussi d'esprit de foi dans les moments critiques.

 

Nous ne sommes plus que 4 sergents et 67 hommes à la compagnie; une vingtaine d'éclopés rejoindront encore les jours suivants.

 

Le lendemain de St-Pierre, nous nous replions encore le matin de 8 kilomètres, et atteignons Chivre, où nous sommes ravitaillés; je fais le cantonnement, et j'assure le service de jour.

 

Nous n'aurons pas encore cette fois la nuit pour nous reposer; à 7 heures du soir, départ, toujours vers Ie Sud, Nous traversons Sissonne à, 11 heures du soir; la nuit est très noire, et de longues haltes irrégulières, pour laisser passer les convois, nous épuisent.

 

Sur le matin, le Colonel veut prescrire une grand'halte pour le café, Impossible; il faut continuer sans arrêt. Le Général Petit est à pied, au milieu de nous; notre étape ne peut souffrir aucun retard;il faut réquisitionner de grandes voitures de fourrages, et y charger tous les sacs. A Guignécourt, Berry-au-bac·, le génie attend que nous soyons passés pour faire sauter les ponts. Nous faisons la grand'halte à la Maison Blanche, à 5/6 Kilomètres de Reims, et cantonnons le soir à Merfy.

 

J'assure encore le service de jour; à 11 heures, le planton me réveille pour rassembler. L'étape a pourtant été bien dure, et je n'ai reposé que 2 à 3 heures; mais nous vaincrons la fatigue à force de volonté et d'endurance, Nous nous replions encore .....

 

Au jour, arrêt à Ville-Domange, où nous rencontrons des territoriaux de Reims, armés de vieux fusils Gras. Nous cantonnons dans la montagne de Reims, à Courtagnon. Grande ferme isolée au milieu des bois ,où tout le Régiment loge, Etat-Major compris. Bonne après-midi de repos absolu.

 

Etapes suivantes peu remarquables. A Epernay, la population, consternée, nous Fête cependant. Les braves gens nous distribuent des fruits, des confitures, du pain ... voir des melons. Une brave femme me donne des pêches délicieuses ..... Notre bonne mine, et le bon ordre qui

 

règne malgré tout dans nos rangs, les rassurent, et nous leur promettons quo notre retraite n'est qu'un mouvement stratégique .... C'est d'ailleurs ce dont nous sommes tous intimement persuadés, car jamais nous n'avons eu l'impression d'une défaite.

 

L'union de l'armée et du pays, et la confiance mutuelle l'un dans l'autre, se sont révélées entières dans ces heures d'angoisses Nous cantonnons à quelques kilomètres d'Epernay, sur une hauteur Grande ferme pour deux compagnies.

 

Le lendemain, Nous logeons à Villevénard; bon gîte et bonne table; les habitants partagent notre popote bien approvisionnée.

 

Le vendredi, nous traversons Sézanne, encombrée de troupes et de convois, et cantonnons à Barbonne, à 4. kilomètres en arrière.

 

Grand'halte avant d'arriver; le bel ordre du jour du Général Joffre est lu dans toutes les compagnies. C'est bien l'·arrêt définitif du mouvement de retraite, et la reprise d'offensive, Nous sommes maintenant en réserve générale. Bonne journée de repos jusqu'au lendemain ,vers 10 heures du matin,

 

Je me rappelle être venu prier à la petite église. Je rencontre un prêtre à qui je demande de dire une messe pour Séveno et mes camarades tués les jours précédents, Le bon prêtre m'écoute avec bonté; je lui tends une pièce blanche pour mon offrande, Je n'oublierai jamais le regard de compassion et de douceur dont il m'enveloppa un instant, il fit mine de chercher quelque chose, et me remit juste la monnaie équivalente de ma pièce, en me disant que je pouvais compter sur une Messe. J'eus bien de la peine à dissimuler mon émotion. Brave Séveno ! la première Messe, sans doute dite pour lui, était célébrée par cet excellent prêtre.

 

III- Bataille de la Marne. Poursuite jusque Reims. La 51e D R est en réserve- longues évolutions sous les obus - arrivée de renforts sur le terrain.

- Nous partons en première ligne -occupation de St-Prisé.

-Poursuite des allemands. Arrivée sous Reims - Rilly la Montagne-

Cormontreuil - La Butte de Tir .

- Repos à Villedomange -

 

 

Samedi 9 Septembre - Rassemblement vers 10 heures du matin; nous remontons vers Sézanne, que nous traversons; quelques kilomètres de route, nous arrivons sur un plateau qui est désert; nous nous déployons sous le couvert de quelques bosquets, ligne de sections par 4; je reçois le commandement d'une section (Dunas avec moi).

 

Je prends I'initiative de faire frayer à travers des buissons touffus des passages pour sortir rapidement vers le Nord, direction de l'ennemi....Puis nous cassons la croûte en attendant les événements .... Il peut être midi, Tout est calme. La vue s'étend très loin; aucun mouvement de troupes n'apparaît. Mais les couverts boisés sont nombreux.. Il faut se défier, Nous ne savons rien de notre mission du reste....

 

Attente assez longue....; vers 2 heures, nous repartons vers le Nord, en utilisant les couverts nous évoluons longuement sur le bord ,des bois, avec arrêts assez prolongés.

 

A la brune, nous arrivons en terrain découvert un peu partout apparaissent des flocons blancs de 77 en avant de nous, très haut ,comme d'habitude. Nous recevons ordre de fortifier la crête, On commence à savoir un peu ce qui se passe; nous sommes en réserve; en avant de nous a eu lieu, dans la soirée, un combat assez vif, et nos sentinelles doubles, envoyées en avant pour parer à toute surprise, ont la consigne d'empêcher tout repli des troupes de première ligne, tant soit peu ébranlées.

 

Mauvaise humeur des hommes, qui, surtout dans ces débuts, ont encore grande répugnance pour la pelle et la pioche, Le Capitaine est maussade comme a l'habitude, et ne facilite pas les choses. Nuit tranquille; on se repose à tour de rôle dans des bottes de luzerne.

 

Dimanche, au petit jour, nous appuyons à notre gauche; toute la Division est rassemblée. Nous sommes soutien d'artillerie. Déployés par compagnies assez peu espacées, derrière des batteries qui donnent sans arrêt, masquées par une ferme.Il fait très chaud , impossible de trouver de l'eau; des corvées stationnent longuement à la ferme sans succès.

 

A 7/800 mètres derrière nous se passe un drame pénible; nous voyons défiler des compagnies baïonnette au canon, C'est la parade d' exécution de huit soldats du 327e, qui, pris hier dans une panique de troupes se repliant de la première ligne, poursuivis par des obus sont tombés sur le Général Boutgourd, qui, sans pitié,les a fait juger immédiatement et condamner à mort. Ils sont fusillés derrière nous, au début du combat. Impression mauvaise sur les hommes, qui. de ce jour, détesteront rageusement leur Général de Division.

 

Le combat d'artillerie dure toute la matinée; un aviateur évolue constamment, et jette des billets prés de la batterie pour rectifier le tir. Nos canons ont démoli un Etat-major boche dans un château; ils tiennent sous leurs feux deux colonnes ennemies qui tentent de se replier par deux routes différentes, et chaque fois sont décimées par nos 75.

 

Va-et-vient d'Etat-Major - Notre situation est bonne, cela se voit sur toutes les mines. Le succès se confirme vers 1 ou 2 heures; le régiment rassemble, rejoint la Division, et, en formations serrées ,nous progressons, après avoir fait à-droite sur nos positions de la matinée. La journée est bien commencée; nous avons progressé et fait des prisonniers. Nous en croisons un groupe important, que nous considérons comme des bêtes curieuses.

 

Direction Soizy-au-bois,0ù l'action a l'air assez vive, à en juger par les éclatements d' obus au-dessus des bosquets.

 

Nous passons derrière des batteries en activité,et progressons jusqu'à la lisière du village malgré; nos formations serrées,pas de casse; on autorise les corvées d'eau, nous mourons de soif. Elles ne traînent pas, car il ne fait pas bon dans le village; les boches prennent d'enfilade la grand'route, La bataille est très chaude.

 

Va-t-on s'y mettre ? non, Notre présence n'a pas trop I'air d'être prévu,et le Colonel nous fait replier derrière la petite crête voisine.Il peut être 7 heures. Un avion boche nous survole à la brune,et indique nos positions par des trainées de paillettes lumineuses.Ce n'est pas mal comme effet, mais....., nous ne goûtons guère la .suite probable qui ne tardera pas.

 

Ordre arrive bientôt de bivouaquer â environ 1500 mètres en arrière.Inutile de rester Ià pour récolter les marmites après un tel repérage. Bonne nuit au bivouac, derrière les faisceaux, sur des bottes d'avoine trouvés sur le terrain.

 

Lundi matin, réveil de bonne heure; on se partage un léger ravitaillement,et on fait Ie café. Puis départ en colonne de route; toute la brigade est rassemblée; matinée tranquille.

 

Longues évolutions en formations espacées, avec des arrêts prolongés;nous progressons sur du terrain reconquis. Cà et là des lignes de tirailleurs boches tués. Nous approchons de La Villeneuve-Charleville,mais Ià nous sommes salués par des 77 ..... inoffensifs ,mais qui nous contraignent à prendre de plus grands intervalles dans nos formations .Il est à peu près midi.

 

Le village couronne une éminence; ses abords sont effroyables ;dans la pâture sont étendus, raidis et ballonnés, des chevaux, des vaches tués par les obus; Ie village est en ruine et abandonné. On y trouve de l'eau cependant; c'est une aubaine de pouvoir remplir quelques bidons. Nous restons en lisière du village..... longue attente sous de magnifiques pommiers aux fruits délicieux. Le Capitaine Lequeux, de la 2e, soucieux de ses hommes, qui, comme nous du reste, sont sur les dents, fait tuer un mouton qui se trouvait là avec l'intention de le dépecer et de le distribuer sur place. A peine commençait-on de dépouiller la bête qu'il faut partir...:encore un repas de perdu.

 

Nous progressons à découvert sous des salves d'obus bien ajustés;heureusement pas de dégât.- Tout un régiment d'artillerie se tient là masqués derrière un bois, et tonne sans arrêt, mais récolte aussi sa part.Au loin,on aperçoit Ies collines qui dominent le Petit-Morin; c'est le noeud de la situation. Les boches s'y cramponnent, et c'est de là qu'il nous arrosent; ce n'est plus du 77, c'est du 108 beaucoup plus terrible.

 

Théodore Hannart

 

Souvenirs de guerre (1914-1915)

 

Chapitre IV

 

Nous progressons toujours en faisant des arrêts assez peu prolongés, pour empêcher les boches de rectifier leur tir; il y a de place en place des épaulements de batterie, où l'·on peut s'·abriter. Puis des meules .... tout autour de nous le régiment semble écoper passablement. La pluie se met de partie, et nos vêtements sont vite percés.

 

Le soir arrive; nous longeons la droite d'un grand bois, Ie capitaine. Compans me prend au passage avec ma section (compagnie de jour) pour être de garde au drapeau; le bombardement redouble, les obus éclatent sur nous avec de terribles lueurs, Ma section est dans un creux avec la S.H.R, (Doudelet ) blottis les uns sur les autres derrière moi; des éclats se fichent en terre à mes côtés; quel arrosage en règle, et cependant personne d'atteint. Avec la nuit noire, le calme renaît.

 

On rassemble pour bivouaquer derrière le bois. Cela va bien, sans doute, car on autorise les feux. Comme nous avons été trempés dans la soirée, ce n'·est pas de luxe de se sécher un peu, J'accompagne les corvées d'eau jusqu'à un village voisin; il fait nuit terriblement noire, la route est encombrée de renforts qui partent à l'·avant,-nous faisons des kilomètres pour trouver de la bonne eau dont nous faisons provision,- plus ou moins égarés au retour, malgré les points de repère pris à l'aller.

 

Pendant mon absence, il nous est arrivé 120 hommes pour la compagnie avec des gradés venant du dépôt, Ils l'ont eu très dur à la retraite de Lille, qui s'est passée sans ordre, dans des conditions déplorables, abandonnant des munitions et des armes (Adjudant Dron, sergents Mazot, Bourdonnais, et Ponchon, etc.). Débarqués à Sézanne,et conduits par le sergent-major aussitôt sur le champ de bataille ,ils ont été copieusement salués par artillerie ennemie.

 

La compagnie va être enfin reconstituée à effectifs raisonnables. Le Capitaine forme, avec ce renfort, 2 sections indépendantes. Nous couchons dans de la bonne paille non battue, dont les meules voisines font les frais.- Ravitaillement absent !.... on partage avec parcimonie biscuits et boîtes de singe; heureusement, on peut faire un peu de café.

 

Mardi - Nuit calme; au jour, nous sympathisons avec nos nouveaux camarades; ils sont bien mal équipés pour des troupes fraiches ;pas de campements, et pas d'outils portatifs. Le Capitaine fait répartir à nouveau les quelques plats, marmites et seaux que nous traînons depuis le début, Il ne faudra pas s étonner que, par la suite, Ies hommes fassent main basse, dans les villages dévastés, sur les instruments culinaires : marmites cafetières, moulins à café, ficelés vaille que vaille sur les sacs, qui y gagneront à coup sûr en pittoresque (voyez préparation de la guerre....). Notre matériel de popote sera d'ailleurs plus que suffisant pour notre ravitaillement, qui est nul.

 

Cette troisième journée se passe en longues évolutions à travers les plaines, entre la Villeneuve - Charleville et Soizy; nous trainons de 10 heures à 4/6 heures sur le terrain en face de Soizy à croquer des pommes qui tendent à devenir notre unique alimentation. Vers le coucher du soleil, on apprend que notre rôle va devenir plus actif. Nous devons partir en première ligne relever des troupes qui combattent depuis 3 jours, et sont harassées.

 

Départ en colonne de route à la nuit tombante. De chaque côté de la grand'route bien droite, nous défilons en silence; des régiments d'artillerie tonnent sans arrêt. On aperçoit les artilleurs en bras de chemise, qui chargent et tirent à toute vitesse : quel vacarme !... Nous avons l'impression bien nette, cette fois, d'entrer pour de bon dans la danse.

 

Pendant une pause, le Capitaine Lequeux. avec la 23e, passe en tête : il avait demandé au départ de Lille, au Colonel, de lui réserver des missions difficiles - en voilà une.... Sur la route, nous croisons des carrioles remplies de blessés revenant de l'avant; ils témoignent d'une lutte acharnée, et pourtant indécise. Nous ne sommes cependant pas inquiétés dans notre avance, Aucun projectile sur cette belle route nous défilons toujours en silence, traversons un village en flammes, puis obliquons à droite dans une petite route au travers d'un grand bois taillis : pas âme qui vive .... les rangs sont dédoublés, et nous longeons Ies bois en file indienne pour dégager la route ;toujours le même silence solennel - c'est plutôt sinistre cette promenade nocturne, l'oreille tendue .

 

On s'efforce d'atténuer le cliquetis des armes, car l'ennemi est proche. Nous dépassons une patrouille d'avant-poste; ce sont des petits chasseurs allongés dans l'herbe de chaque côté de la route, bien dissimulés par de petites élévations de terre faites à la hâte. Ils étaient au contact avec l'ennemi à la fin de la journée.

 

Nous gravissons ensuite, par un mauvais chemin rocailleux, une colline assez raide; Ie chemin devient difficile, ce doit être le lit d'un torrent. Dans l'obscurité on distingue de tous côtés des cadavres ennemis, et on perçoit des lamentations et des appels de blessés, Quelques coups de feu; la colonne s'arrête....mais quels ténèbres ! on se couche et l'on attend; malgré la situation critique, I'on tombe de sommeil et de fatigue.

 

Rien de plus, la colonne repart; il n'y avait sans doute pas d'obstacle sérieux. Nous redescendons la pente opposée de la colline uniquement préoccupés, dans la nuit noire, de ne pas nous laisser distancer, Tout le régiment se rassemble à mi-côte ,et l'on bivouaque derrière une grande propriété boisée; quelques heures de sommeil sur des bottes d'avoine trouvées dans le voisinage.

 

Mercredi - Au petit jour, nous quittons notre couvert, et dévalons jusqu'à la petite église de St-Prix, située au bord du Petit-Morin;toute la côte est couverte de cadavres allemands, et de blessés abandonnés que nous recueillons; ces malheureux appellent lamentablement.

 

Des quantités de sacs d'équipements, chaussures, grandes capotes grises, témoignent de la retraite précipitée de l'ennemi.. Nous cueillons quelques prisonniers dans une grande ferme, où ils gardaient des nôtres, blessés et pris la veille par eux. Les rôles sont changés ,à leur stupéfaction, On les entoure, et questionne.... comme ils ont I'air bon enfant, une fois désarmés !....

 

L'église de St-Prix, près de laquelle nous stationnons longuement, est dans un·triste état, toute ajourée de trous d'obus, plâtras et pierres écroulés dans le sanctuaire statues brisées, Il y a si longtemps que je suis rentré dans une égIise - quel bonheur de se prosterner devant cet autel si délabré.

 

Une pluie fine s'est mise à tomber. Long défilé de troupes en masse, qui traversent le Petit-Morin. Tous les visages sont épanouis, C'est la victoire cette fois. Les boches occupaient la veille notre position, soigneusement battue par nos batteries de 75, ce qui nous a permis de l'occuper ;sans coup férir. Les boches sont en pleine déroute; leurs pertes ont été terribles â St Prix, et dans les marais de St-Gond, tout voisins.

 

Vers 10 heures, nous nous remettons en route vers Villevénard, mais dans quel état de fatigue, après ces fameuses journées.

 

Je n'ai plus de commandement depuis que la compagnie a été réformée. Je suis à la première section, avec le Lieutenant Delcroix.

 

Tous les hommes sont harassés et mourant de faim. Beaucoup d'éclopés à réconforter, de traînards à rabrouer, et maintenir dans Ie rang coûte que coûte, en les assistant et les encourageant.

 

Je me rappelle de Masselis et de.............; ce dernier, qui était avant-guerre ouvrier en cuivre, plus ou moins intoxiqué par son métier, ne pouvait avoir de résistance. C'était une vraie loque humaine .... Plus un mot, une démarche accablée, s'accrochant à l'un ou l'autre de ses camarades, qui l'aident et l'entraînent à tour de rôle. Brave homme au demeurant, dont la guerre finira par faire un fort gaillard bien étoffé, au regard assuré. Quelle métamorphose, si la camarde l'épargne.... au retour.

 

L'épuisement est général;mais cependant les nouvelles de victoire nous exaltent.....; elles se confirment; le succès est énorme, et d' importance considérable.

 

Nous traversons Villevénard, où nous avions logé à la dernière étape de la retraite. On ne s'y est guère battu; tout est cependant dévasté. Les épiceries, merceries, pillées et saccagées; tout est brisé, jeté pêle-mêle au milieu des boutiques. Les brutes ont passé leur fureur sur les pauvres gens.

 

Nous reconnaissons nos hôtes qui nous avaient si bien reçus;pour eux, quelle joie aussi da revoir enfin les pantalons rouges. II n'y a que deux heures que les boches sont repassés en déroute. C'est vraiment fâcheux d'avoir été arrêtés si longtemps au Petit-Morin.

 

Nous continuons notre route, Je me souviens d'un berger fusillé par les boches au milieu de la plaine; puis d'une patrouille de dragons attirée dans un guet-apens, et assassinée, On fouille les fermes et les villages, mais personne ..... Plus loin un camp de ravitaillement, bombardé la veille par nos avions, auprès d'un passage à niveau; les chevaux, en masse, sont étendus, raidis, ballonnés ... seuls restes avec quelques voitures démolies, d'une panique indescriptible que les habitants nous racontent.

 

Pendant une halte, j'ai le temps de griffonner une carte que le vaguemestre récolte; puis, petite distribution de tabac, que l'on se dispute .... pour des fumeurs invétérés, la privation de tabac est si pénible, et rend si maussade.

 

Toujours pas de ravitaillement, Pendant les haltes, on déterre carottes, navets, pommes de terre, tout ce qui a une allure vaguement comestible, Dans les villages, avouons-le, on fait main basse sur quelques volatiles attardés vivement plumés et cachés dans la musette. Par scrupule, je laisse une pièce blanche sur une table, chez le propriétaire présumé de l'un d'eux. Soyons honnête, mais évitons de mourir de faim.

 

Vers midi, grand'halte. Notre volaille fait les frais d'un repas succulent, en compagnie d'un lapin dont les origines sont extrêmement suspectes, Nouilles, pommes de terre, carottes, qui ne doivent rien au Gouvernement; si nous avions dû compter sur lui pour nous nourrir, nous n'aurons pas valu cher.

 

Grosses averses, pour agrémenter notre cuisine, que rien ne nous ferait abandonner, Notre halte se prolonge; à la soirée, ordre arrive de cantonner dans un village voisin. Je suis logé avec ma section sous un hangar qui donne, sans obstacle, sur la plaine. Bonne paille abondante.....mais à quoi en sommes-nous ? dormira-t-on en paix ? nous sommes si épuisés....;guère rassurés cependant le sommeil l'emporte et nous terrasse.

 

Réveillés avant le jour, nous nous secouons pour sortir de notre torpeur ....; on rassemble aussitôt, mais nous stationnons longuement, en attendant les ordres de départ. Rien à se mettre sous la dent ,que quelques pommes de terre cuites sous la cendre, et partagées entre camarade. Enfin, avant le départ, un peu de pain : un pour quinze

 

hommes à peu près; cela fait à chacun une miche, dévorée aussitôt à belles dents,- il y a si longtemps que nous n'en avons vu .....

 

On se met en route vers 8 heures. Route de Vertus, avant de traverser la ville, une trentaine de prisonniers qui font l'objet de nos curiosités.... il y en avait plusieurs qui travaillaient à Paris avant la guerre; leur situation ne les accable pas au contraire. On leur distribue du pain, des cigarettes; il faut y mettre ordre .... soyons bons, mais pas bêtes à ce point.

 

Des coloniaux nous dépassent; avec des molosses pareils aux mollets, les boches n'ont qu'à filer !

 

Dans Vertus, on nous fête; les commerçants nous donnent des biscuits, des sucreries et du pâté.... Petite ville coquette, avec vieille porte de forteresse; elle ne semble pas avoir souffert. II faut faire la police des rangs pour que les hommes ne s'écartent pas pour se ravitailler. Si l'un ou l'autre manque un moment, il a tôt fait de rejoindre, et comme il revient avec du beau pain, des confitures et ,autres merveilles que l'on se partage, il faut être indulgent .

 

Au sortir de Vertus. longue côte dans les vignes; on arrive sur un côteau boisé, que nous mettons deux bonnes heures à traverser. Nous nous trouvons tout à coup sur le rebord opposé, dominant la Marne dans le lointain. On aperçoit, dans la plaine brumeuse des Flocons d'obus sur la. rivière; la bataille a repris là-bas.

 

Notre marche s'en ressent, et est coupée de longs stationnements. Grosse averse qui nous perce, malgré les toiles de tentes de boches,où l' on s' abrite nombreux tant bien que mal. Il est midi. Nous traversons un gros bourg (Oger), tout noyé par I'orage, puis nous stationnons encore sur la grand'route..... Marche par à coups.

 

Le temps s'est subitement refroidi, et nous sommes transis de froid et de fatigue. L'Etat-major a été surpris par la résistance de I'ennemi; le cantonnement assigné est impossible à atteindre. Ordre arrive, après deux ou trois heures d'attente, de cantonner à Avize, tout auprès.

 

C'est une petite ville bien approvisionnée. Nous y arrivons à la nuit noire. Les maisons assignées pour le logement de la compagnie sont maI désignées,- mais les habitants nous accueillent admirablement. Je partage avec Constant un bon lit (n'est-ce pas leur propre lit que ces braves gens nous ont laissé ?).

 

Je suis accosté par Hémeryck, que je ne connaissais pas, bien qu' il travaillait aux apprêts, à Roubaix ....; ce brave a besoin d'une bonne chemise chaude pour se changer; c'est l'occasion de lui rendre service. Je fais pour moi l'acquisition d'un chandail car j'ai bien, souffert du froid, cette dernière étape surtout.

 

Quelques amis : Constant, Lorthioir, De Pamelaere, ont déniché un bon logis pour préparer un petit repas plus soigné, Une brave femme et sa fille nous servent comme leurs enfants. Cette fois on peut se refaire. Le ravitaillement est sérieux, et les boulangeries du pays travaillent totalement pour nous. Dès 10 heures on les assiège. Et bientôt chacun est pourvu plus que de raison. Nous avions eu si faim !....Le Capitaine fait recharger sur les voitures les caisses de biscuits que l'on allait gaspiller.

 

Vendredi - Rassemblement pour le départ à 7 heure du matin. Je conduis quelques éclopés à la visite et dois rejoindre la colonne après le départ.

 

Aux approches d'Epernay, à Pierry, un quartier général copieusement balayé par les prisonniers.

 

Longue station à Epernay ; j'en profite pour aller acheter au Lieutenant Delcroix un manteau de pluie, que je trouve dans un grand magasin, où je fais mon choix vivement, et tout équipé - sac au dos. Peu de monde dans les rues, Nous défilons dans un ordre parfait. Notre longue halte a été causée par la réparation du pont de la Marne.

 

Au sortir d'Epernay, nouvel arrêt pour passer un canal sur une passerelle de fortune. Nous assistons aux vains efforts d'une auto d'E.M.qui veut nous suivre sur le talus détrempé et glissant. Longue côte dans les vignobles. On aborde la montagne de Reims. Vers midi, grand'halte devant St-Imoges, ou nous cantonnerons. Petit village dans la forêt.

 

Les boches l'ont quitté précipitamment le matin même. Nous cantonnons, la compagnie entière, dans une grande maison : épicerie - estaminet abandonné, Paille à profusion. Nous sommes ravis de la bonne nuit en perspective, d'autant qu'il tombe une pluie fine d'automne peu engageante.

 

Je vais préparer, pour Hémeryck souffrant, du lait au rhum bien chaud, dans une maison voisine, dont les habitants sont tout heureux de nous rendre service, mais encore terrifiés par le souvenir de leurs hôtes de la veille, qu'ils ne semblent pas bien assurés de ne pas voir réapparaître. Comment sauraient-ils notre victoire dans ce coin perdu ?

 

Toilette rapide, et temps de repos sur la paille fraîche . C'est prudent, en campagne, de ne pas attendre la nuit pour se détendre. L'évènement me donne raison - ordre de départ à 6/7 heures. Légère déconvenue vite passée, on repart de l'avant.

 

Il fait un temps affreux, une nuit de tempête et de pluie, par rafales. Nous sommes en pleine forêt de Reims; l'obscurité est épaisse,la route défoncée aux ornières boueuses. La marche est pénible. J'aide Constant qui se sent mal; on ne peut le laisser s'arrêter ainsi en plein bois par ce temps de chien. Il faut le soutenir de toutes mes forces, et l'emmener quand même; l'un le décharge de son sac, l'autre de son fusil, car il défaille tout à fait, Il pleut sans rémission. Au loin, du côté de l'ennemi.. Reims avec des lueurs d'incendie. C'est sinistre !.

 

Vers 11 heures du soir, nous arrivons devant Rilly-la-Montagne, Il pleut à torrent, plus fort que jamais. Je fais conduire Constant dans la première maison éclairée.

 

Pendant plus d'une heure, nous attendons la désignation du cantonnement, glacés, transpercés jusqu'aux os. C'est une terrible souffrance. Bref, lassés, n'en pouvant plus, nous finissons par aller nous-mêmes dans le village, par petits groupes, à la recherche de l'emplacement désigné. C'est le grand hall d'une maison de champagne, où nous trouvons enfin abri au milieu d'énormes futailles, Pas de paille, par exemple. Comment se reposer trempé ainsi des pieds à la tête.

 

Un camarade parti à la découverte déniche, à 500 mètres du village, une meule, et les plus courageux d'entre nous partent chercher des bottes malgré la fatigue, Je partage avec Hémeryck, qui est tout malade. J'ai heureusement un peu de linge sec dans mon sac, mais il faut remettre des vêtements gorgés d'eau.

 

Après un peu de sommeil, je me réveille transi, claquant des dents. Impossible de rester étendu, Je me lève, décidé à chercher aux alentours un feu quelconque pour me réchauffer. J'ai vite trouvé ; la lueur d'un grand brasier allumé dans une maison attenante m'attire. Contre la cheminée se serrent des soldats de toutes armes : artilleurs, mitrailleurs, fantassins, Je me glisse sans dire mot, et un peu à la fois, près de la flamme, et commence à sécher méthodiquement tout ce que j'ai sur moi. Ce travail m'occupe jusqu'au matin. Quelle dure nuit que celle-là ! ... Le Capitaine rassemble au matin il est d'une humeur massacrante, et invective tout le monde.

 

Samedi - On se met en route, heureusement; bon soleil, qui nous ragaillardit et nous sèche. Courte étape; nous nous déployons bientôt en arrière du Fort de Mombré, et toute la journée restons plantés là (à nettoyer nos armes, qui ne sont plus que des blocs de rouille et de boue, inutilisables; nous avons juste l'huile de quelques boîtes de sardines pour graisser).

 

Sur le soir, nous allons fortifier la crête, tracer et ébaucher quelques tranchées, On bivouaque ensuite sur le terrain. Le temps est plus clément, et l'on trouve de la paille sur les champs.

 

Dimanche - La journée se passe toujours dans la même situation. Au loin ,·on distingue Reims, et perçoit un violent combat d'·artillerie.

 

Lundi - Après une seconde nuit à la belle étoile, nous reprenons avant le jour la route de Cormontreuil; nous allons relever les premières lignes prés de la "Butte de tir", Il faut arriver avant la grande lumière, car les abords sont régulièrement bombardés, Nous passons la Vesle,petite rivière de Reims et le canal, arrivons à la voie ferrée qui est en remblai.

 

Relève - Je fournis, avec de bons tireurs, un. poste d'observation à quelque 3 ou 400 mètres, à la butte de tir elle-même. Il fait là-haut un froid de coquin, avec petite brise glacée. Devant nous, c'est le champ de manoeuvres de Bétheny, complètement désert, avec, dans le fond, les hauteurs boisées de Berru et de Nogent-l'Abbesse, occupées par les boches.

 

Notre consigne est de surveiller et de signaler les moindres mouvements de l'ennemi. C'est d'un calme absolu pour l'instant. Le Capitaine juge utile d'envoyer une patrouille. caporal Dubar, 3 Hommes. A 5/600 mètres, ils rencontrent une tranchée avec des morts français et des blessés, qui traînent là, sans secours, depuis 48 heures.

 

Nous Ies signalons au Major de notre Bataillon, qui va bravement les chercher avec ses brancardiers. Toujours aucun signe de l'ennemi.

Le Capitaine s'enhardit, commande une corvée pour chercher dans la tranchée les sacs, équipements des morts, pour les distribuer à des hommes de la compagnie qui en sont dépourvus. Mais alors, cela se gâte. Les boches, qui avaient laissé enlever les blessés, changent d'attitude lorsqu'ils voient nos hommes venir placidement ramasser les équipements. Sur cette malheureuse corvée de 5/6 hommes, ils ouvrent le feu avec leurs 77, et chacun des nôtres est gratifié de son gros noir. Ils reviennent au pas de course; aucun n'est atteint. Le Capitaine est ravi, "Si j'étais sûr de les faire tirer encore, je continuerais à envoyer des corvées", dit-il. Il prétend voir à la crête du plateau une sentinelle ennemie, à plat ventre, et lui envoie quelques coups de fusil. Rien ne bouge. Il s'imagine avoir touché et envoie une patrouille, Elle revient. Ce n'était que le corps d'un soldat français tué depuis plusieurs jours.

 

Il fait grand soleil maintenant. Les boches tirent sur Reims sans arrêt, et nous leur répondons; nous voyons nettement les coups de notre artillerie porter beaucoup trop court en avant de Berru, alors que d'après la trajectoire des obus qui nous passent au-dessus da la tête, les batteries ennemies doivent être beaucoup plus haut. Je signale le fait au Capitaine Lequeux, venu pour observer à son tour, et désigne en haut de Berru un toit rouge, à. proximité duquel je crois installée la batterie ennemie; il va en rendre compte.

 

Théodore Hannart

 

Souvenirs de guerre(1914-1915)

 

Chapitre V

 

La lutte d'artillerie augmente d'intensité, Les boches ont le bon esprit de nous ignorer. Le Capitaine me fait relever vers 11 h, De retour avec mes hommes, nous nous mettons en devoir de nous bâtir des abris pour la nuit.A l'aide d'une bonne provision de planches trouvées en dépôt tout auprès, nous dressons un petit hangar adossé au talus de la voie, on s'y blottit à la brune, prêts à bondir au 1er signal : un petit poste nous couvre à la butte de tir.

 

Au milieu de la nuit, alerte ! on se; précipite aux postes de combat, en haut de la voie. Fusillade à notre droite, La nuit est opaque, on ne laisse rien distinguer. Ce serait une grosse patrouille boche qui a causé tout ce branle-bas.

 

Vive altercation derrière nous : le Capitaine fait encore des siennes. Perron, du 5e Bataillon, a découvert des hommes restés endormis dans leurs abris, il les signale à Baquet, qui ne parle rien moins que de passer à la baïonnette les dormeurs; il réussit à blesser Lorthioir, qui était du nombre, avec un malade. Les deux Capitaines ont tenu à s'injurier copieusement pendant tout ce temps-là. Enfin, le calme renaît, et nous reprenons notre sommeil interrompu.

 

Mardi - Au jour, nous sommes relevés par un autre Régiment, et partons en seconde ligne, au pont du canal, Je détache un poste de liaison avec le 273e, qui occupe le pont de St-Léonard : un homme tous les 100 mètres environ, Ie long du canal. Avec ce qui me, reste, je m'occupe de construire un abri pour la nuit; nous sommes à la porte d'une grande propriété d'un de mes meilleurs clients de Reims :Warnier-David. Le concierge nous donne des planches et de la paille, et nous laisse nous réchauffer à tour de rôle. Nuit de pluie et de tempête. Un arbre du canal s'abat avec grand fracas.

 

Mercredi - Le Capitaine nous rappelle de bonne heure au pont. Journée calme; on fête le fourrier de Pamelaere, qui revient de Reims avec des trésors: chocolat, conserves, bière, vins, que l' on se dispute en affamés.

 

Vers 2 heures de l'après-midi, nous sommes relevés , et regagnons le carrefour en haut de Cormontreuil, par le marais de Vesle (Joli moulin très pittoresque). Nous stationnons longuement avec la 24e jusqu'à la tombée de la nuit, Pour nous rappeler à la réalité, quelques salves de 77, qui trouvent moyen d'arriver où il n'y a personne.

 

Je m'occupe de quelques malades que je conduis à la recherche d'un major dans Ie village; J'en profite pour y jeter un coup d'oeil, avec la vague espoir de me ravitailler dans quelque épicerie. Hélas, il ne faut pas y compter. Tout est vide pour le moins, et Ie plus souvent pillé et ravagé, Boutiques sens dessus, dessous, avec tout leur mobilier en pièces.

 

Rencontre au carrefour du 16e Chasseurs à pied, qui renferme beaucoup de Lillois. Vers le soir, départ dans la direction de Reims : arrêt au faubourg Ste-Anne, pour attendre le reste du régiment.

 

Entrés un instant chez un brave homme, qui. nous réconforte d'une tasse de café, en nous racontant le séjour des boches dans Reims. Longue étape ensuite vers Ville-Domange, où nous arrivons vers 11 heures du soir, par une grosse pluie d'orage, Excellente nuit dans la paille.

 

Jeudi au Lundi - Nous passons plusieurs journées tranquilles à nous refaire un peu, et à aménager des tranchées en avant de Sacy ,village voisin. Nous sommes témoins d'un combat d'avions, suivi de la chute du boche, après des cabrioles fantastiques,

 

Le Samedi, dans la soirée, se déroule en une terrible vision l'incendie de la Cathédrale de Reims. Des hauteurs de Sacy, on distingue très bien les flammes énormes, et le nuage de fumée qui s'élève de I'édifice, ainsi que l'éclatement des obus incendiaires. L'indignation contre les barbares soulève. tous les coeurs. A la nuit, l'édifice continue de brûler, en éclairant toute la plaine. Des réfugiés de Reims nous arrivent, avec qui nous partageons notre maigre pitance. On amène des espions au Capitaine, qui les fait remettre aux gendarmes du Q.G. Le soir, salut à la petite église, qui est comble. C'est un bon réconfort, cette unanimité après tant de longues journées si impressionnantes

 

 

IV REIMS

-La Nauvillette, et les cavaliers de Courcy. Je suis détaché en liaison au Commandant. Bombardement de la Verrerie de la Neuvillette. Repos à Courcelles St-Brice.

- Attaque de la route 44. - Mort de l'adjudant Deloge.

- Secteur de Commentreuil - Taisoy - St-Léonard.

- Premières tranchées.

- Passage de la Pompelle - Arrivée de la Division marocaine à la ferme de l'Espérance.

 

Lundi - Départ dans l'après-midi. Nous passons à Courcelles St-Brice, au Nord-Ouest de Reims, puis, longeant le canal, allons relever les troupes de la Verrerie de la Neuvillette. Le 6a Bataillon est en seconde ligne, et occupe des tranchées minuscules, adossées au canal, et qui ne constituent, pour la nuit, que de fort mauvais abris.

 

Mardi - Au matin, la compagnie m'envoie an liaison au Capitaine Rodier, qui commande le Bataillon. Je fais mes débuts dans ce poste, sans me douter que j'y resterais si longtemps affecté. Nous formerons bientôt avec Deloge, adjudant de Bataillon, et un sous-officier par compagnie, un petit groupe d'amis dévoués, et de joyeux compagnons : 21e ; Vermesse, employé de commerce chez Guérin à Lille, 22e : moi-même, 23a : Lemire cultivateur à Deulémont, débrouillard, malgrè son aspect rustaud; qu'il s'agisse de bâtir un abri de fortune, de faire rapidement du "jus", ou de nous apprêter un plat de résistance, il est toujours d'un ingéniosité extrême. 24e : Blin, instituteur à Roubaix , serviable, mais soucieux, dans la plupart des cas, de s'effacer et de ne pas se compromettre. Section mitrailleuses : Soudet, bon camarade ,d'esprit cultivé, vif et enjoué. A la mobilisation, iI était à Budapest, comme représentant du cinéma Gaumont. Deloge enfin, sous-officier de carrière de grande valeur, jeune, alerte, aux yeux perçants, un peu rageur, mais d'esprit net et décidé; très apprécié de ses officiers. Il m'apprend qu'il est de Solesmes, ce qui me le rend fort sympathique. C'est bien le type du Solesmois, futé, rusé, adroit et moqueur, indépendant d'allure et de caractère.

 

Nous nous apercevons rapidement qu'un des risques les plus habituels de notre métier sera de mourir de faim. Mais pour qu'un soldat français meure de faim, il faut des circonstances autrement critiques. on y verra ....Chacun s'arrange pour être dans les bonnes grâces du cuisinier d'escouade, ou du fourrier, et pour finir, nous avons toujours un ordinaire fort décent. Qui cuisine, par exemple .....Personne et tout le monde .... on déniche toujours un fourneau dans une maison ou une autre; le combustible n'est souvent pas loin, et dans nos courses nous rapportons toujours du bois ou des vivres: pommes de terre café, sucre, graisse, viande, crue ou cuite. Tout ce qui est mangeable est accomodé avec art... Vermesse et Lemire se révèlent cuisiniers hors ligne. Mais que de fois tout dut être planté là pour un ordre urgent, ou un déplacement imprévu du Commandant. .Autre complication : le feu est permis, mais la fumée interdite, comme indice trop favorable de notre présence pour l'ennemi.... Une fois, ayant allumé notre feu, nous popotions tranquillement dans une maison, on nous prévient que celle-ci fume de façon inquiétante, et que nous allions flamber... Sans tarder, nous voilà sur le toit avec des seaux d'eau, l'arrosant copieusement. L'explication était bien simple : un obus venait d'enlever la cheminée, à la hauteur du grenier,- et le feu que nous faisions se communiquait au plancher. Le feu fut vite étouffé, mais, hélas, un bon dîner fort compromis !

 

Pour l'instant, nous sommes favorisés. Le Commandant a pris logis dans une maison du Coron de la Verrerie, et nous en avons fait autant dans une autre .....; il en est d'abandonnées, et d'autres soigneusement verrouillées. Hélas, les obus ne respecteront pas plus celles-ci que les autres .... et nous assistons à la destruction implacable de toute la rangée. Un peu à la fois, les habitants restés seront contraints à la fuite.

 

Première nuit au pont, en arrière de la Verrerie .Le lendemain, nomination du Capitaine Lequeux, qui passe Commandant au 6e Bataillon; Rodier passe au 5e, à la place du Commandant Lapointe, passé Colonel au 43e. Contestations entre Ies deux Commandants, qui veulent tous deux rester au 6e.·

 

Le Commandant Loqueux nous commende d'abord. Brave, sympathique à tous, d'abord sévère, mais quelle égalité d'humeur, et quelle vraie bonté !..... Il passe solennellement le commandement de la 23e Compagnie à son Lieutenant "Dupont", devant la compagnie rassemblée.

 

La 23e était en réserve à l'Usine de l'Epandage, située on léger retrait, et à gauche du canal. Nous y avons passé la nuit dans la salle des machines en activité; il y faisait bon et chaud, et tout à fait confortable.

 

Au bout de 48 heures, retour du Commandant Rodier. Lequeux est définitivement affecté au 5e Bataillon.

 

Calme complet sur le front; on ne se gêne pas pour se montrer; les boches sont du reste au moins à 1.200 mètres.... Le 6e Bataillon part en première Iigne relever le 5e, qui va au repos à Courcelles-St-Brice. Une compagnie à l'extrême gauche dans une rangée de corons perpendiculaires à la route; une autre, à gauche du canal ;la 22e à droite. Chacune de ces dernières a deux sections à 400 mètres en avant, dans des tranchées et 2 abritées derrière le talus de la route, qui s'élève pour franchir Ie canal sur un beau pont de pierre : c'est le Pont de la Neuvillette.

 

Plus loin, le canal s'élargit en un port de débarquement, puis, toujours bordé de plusieurs lignes de grands arbres, il coule bientôt entre deux grands talus : ce sont les fameux cavaliers de Courcy.

 

Puis, toujours encaissé, il s'·infléchit vers la gauche, passe sous un pont à proximité d'une voie ferrée. Ce pont a une fortune plutôt bizarre, ces temps-ci; il est à peu près à égale distance des deux Adversaires. La nuit, les boches l'occupent; ils se replient au petit jour, et un petit poste des nôtres (compagnie de droite) s'y tient pendant la journée. Le manége est parfaitement admis, et pour mieux marquer cette convention tacite, nous avions même installé, sur le pont, un écriteau enjoignant courtoisement aux boches de nous en confier la. garde pendant le jour, déclarant que nous ne ferons aucune difficulté pour le leur céder la nuit; cela devait finir mal. A droite du canal, le champ de course,à la limite duquel se trouve le 45e d'infanterie , avec qui nous sommes en liaison. Celui-ci occupe Bétheny, sur notre droite. En face de nous,les boches occupent la position du Moulin de Courcy. On les voit même.

 

de ,jour, travailler à leurs tranchées; de là, ils nous canardent à l'occasion, et les balles sifflent sous le pont. Une passerelle a été établie au niveau du chemin de halage, pour masquer davantage nos mouvements. Nous sommes sous le feu du Fort de Brimont, d'où les boches bombardent Reims avec leurs grosses pièces. Derrière le pont se trouve la Verrerie, grande usine avec ses cheminées bien repérables, flanquées de rangées de maisons ouvrières.

 

Il y a, dans les sous-sols, toute la 4e compagnie du Bataillon, en réserve. Les fours, chaudières, s'élèvent au mileu d'une vaste cour entourée de bâtiments secondaires, magasins de bouteilles empilées en masse, bureaux, etc... Les journées précédentes ont été relativement calmes, à part quelques obus plutôt inoffensifs sur la verrerie, sans aucun dégât. Mais, ce matin-là. à la suite d'un renseignement fourni sans doute par quelque espion, l'ennemi semble s'intéresser de plus en plus à la Verrerie. Il fallut bientôt songer à s'abriter sérieusement et tout le monde se nicha dans les caves, en attendant que ces Messieurs aient terminé leur accès de mauvaise humeur, Cela ne dura d'ailleurs pas plus de deux heures. Mais ce n'était qu'un avant-goût de la séance de l'après-midi. Pendant 3 à 4 heures, ils s'acharnèrent sur la Verrerie et le pont, qu'ils visaient aussi manifestement.

 

Nous étions avec le Commandant, sous le pont même, blottis l'un sur l'autre. Quel vacarme ! avouons-le aussi, nous n'étions pas trop fixés; les obus de gros calibre éclataient sans interruption, fauchant les arbres, tapant dans le talus, soulevant des gerbes d'eau dans Ie canal.....claquant dans les maisons de la Verrerie .

 

Le plus bizarre, c'étaient les obus arrivant dans les piles de bouteilles, qui s'écroulaient avec un bruit de vaisselle, Pendant ce temps-là, nous attendions tranquillement la fin, intimement convaincus de la maladresse de l'ennemi. Ils cherchent le pont; ils le rendent donc sûrement invulnérable .....; nous eûmes juste quelques "mouches" en retour, qui ne blessèrent personne. A un moment cependant, le bombardement devint tel que par I'éclatement des obus, nous étions enveloppés d'un vrai nuage de fumée.

 

Le Commandant Rodier perdit alors la carte; il était monté sur le talus, bravement, au milieu des obus, et, la jumelle vissée sur les yeux, interrogeait anxieusement les lignes adverses. Toujours est-il qu'il crut voir s'ébranler des colonnes d'assaut, pour attaquer après le bombardement. Vivement, il fait monter ses mitrailleuses sur le talus, et il m'appelle pour aller à l'avant, prévenir les deux sections de première ligne de ma compagnie qu'il va faire tirer au-dessus de leurs têtes. Ce n'était pas gai de déboucher du pont, par ce déluge de mitraille

 

Je bondis à toute allure; un obus éclata à moins de 10 mètres de moi, au coin d'une haie, sans dommage; je continue à toutes jambes, ayant compris que le principal est de m'éloigner du pont. J'arrive tout essoufflé derrière les sections, et je me jette à terre pour les prévenir. Il y a là une trentaine de mes camarades qui me regardent ahuris; ils sont dans leur trou depuis le matin, et, pour tromper l'ennui, ils devisent tranquillement, font popote, partagent des boîtes de sardines,etc..... Quand je leur crie que le Commandant va faire tirer ses mitrailleuses sur les boches qui attaquent, ils semblent se demander sérieusement si je n'ai, pas perdu la tête. Mais Ie premier moment de surprise passé, ils se "fichent" de moi, "Les boches sont bien tranquilles", ne seraient-ils pas les premiers à les apercevoir. Enfin ma mission est remplie; ils vont surveiller de plus près tout de même.

 

Je rentre au pont sans hâte, et rends compte au Commandant. Il avait déjà alerté le 5e Bataillon, prévenu la Brigade par le cycliste Ducatel (qui eut bien de la chance, le long du canal, de passer au milieu des obus, roulant à toute allure à travers les branches abattues par la mitraille).

 

Le 5e Bataillon vint se mettre en réserve, et la trouva mauvaise. Le 75 tonna à son tour sur les boches, et un de nos obus tua malencontreusement un de nos hommes de la 22e, du petit poste avancé, vers le pont du chemin de fer (Lemaire).

 

Du fait de la canonnade ennemie, nous ne perdions que deux hommes, dont l'un cuisinier à notre section, atteint dans une petite ferme toute voisine. Les Allemands nous ont envoyé 300 obus de gros calibre, si j'ai bon souvenir. Les plus "impressionnés" étaient les hommes

 

de la compagnie de réserve, dans la Verrerie; les obus y arrivaient à chaque instant, renversant les murailles, et ébranlant les voûtes. Ils en sortirent noirs de poussière.

 

Le résultat le plus palpable fut l'incendie de la Verrerie, qui brûla toute la nuit, et la journée du lendemain. Notre Bataillon fut cité à l'ordre du jour pour sa belle attitude pendant le bombardement. La maladresse et le peu d'efficacité de l'artillerie ennemie a surtout été remarquable dans cette affaire. Nous montrions par la suite, non sans orgueil, quelques obus non éclatés de 210, après leur avoir fait un entourage de sécurité.

 

Ce secteur de la Verrerie de la Neuvillette fut fertile en petits combats de postes avancés. Au bout de quelque temps, le petit manège au sujet du pont du chemin de fer prit mauvaise tournure. Un beau matin, les boches accueillirent les nôtres à coups de. Fusil. On crut à un.....malentendu.....à une méprise. Une patrouille envoyée en avant fut reçue à coups de mitrailleuses. Ordre fut donné à 2 sections de la 21e de reprendre le pont; elles furent décimées (périt là un ami de l'Abbé Lestienne aumônier divisionnaire, Avocat X ...... ,de Lille).

 

Le Commandant Rodier ne se tenait plus dans ces moments-là.Une fois, l'agent de liaison de la 24e étant venu lui rendre compte de la situation, il s'emporta au point de le menacer de son révolver. Ie pauvre n'y pouvait rien cependant, et fut plutôt impressionné.

 

On nous amena une pièce de 75, qui vint se mettre an batterie à gauche de notre position, tira 5 ou 6 coups sur l'ennemi, et décampa au plus vite. Le pont restait inabordable. Les boches se terrèrent en avant, dans les Cavaliers de Courcy. Nos relèves, très fréquentes à cette époque, empêchaient toute opération continue. Le Colonel Quicandon voulut se rendre compte lui-même, et partit en patrouille avec des volontaires; il faillit se faire prendre, les boches l'ayant laissé s'avancer.

 

Toutes ces petites escarmouches étaient suivies, le plus souvent, de quelques obus dans les corons et la Verrerie. On commença.à tracer quelques boyaux, et quelques petits éléments de tranchées sur la gauche; les maisons, de plus en plus atteintes, s'écroulaient peu à peu, et devenaient dangereuses. Nuits souvent mouvementées; à droite et à gauche,

 

Ies nôtres menaient des attaques. A notre gauche, c'était un régiment d'active qui, vers la mi-Septembre, au début de la poursuite, s'était laissé surprendre par un retour offensif des boches qu'ils avaient chassés d'une position difficile pendant la journée : c'était au Château de Courcy. Les boches purent les y entourer complètement de nuit; deux compagnies seules échappèrent. Il en restait pour elles une renommée très fâcheuse car le défaut de mesures de sûreté semblait établi, et il en était résulté un sérieux recul, alors que le Fort de Brimont était sur le point de tomber entre nos mains.

 

Autre souvenir de ce secteur: nous fîmes un prisonnier dans des circonstances assez amusantes. C'était, je crois, la 21e Compagnie qui occupait la rive droite du canal dans Ies Cavaliers de Courcy. Une nuit noire, glaciale, brumeuse, du début d'Octobre, dans la section avancée, une section commandée par un adjudant et un sergent; quelques hommes veillent, sous la surveillance de ces derniers, qui se relayent à tour de rôle. Comment se fait-il que, sur le matin, tous deux s'étaient assoupis ..... Tout-à-coup,. dans la tranchée, une voix pâteuse et traînante, peu distincte. Personne n'y prend garde. Un Flamand de chez nous, probablement ..... Une sentinelle, cependant, se rend compte que c'est un boche : se penchant vers l'adjudant, elle lui souffle à voix basse :"Mon adjudant; les boches ...." Celui-ci s'éveille mal, croit à une plaisanterie, et, après avoir pesté contre l'importun, retombe dans son lourd sommeil .Le sergent est là aussi, en plein rêve ! ..... Heureusement le boche fait des siennes. Se croyant chez lui, il interpelle l'un et l'autre dans l'obscurité; toujours impénétrable. On lui saute au collet.. voilà une belle capture. Interrogé, le boche, tout interdit, conte qu'il s'est égaré par la nuit noire, étant en patrouille; il croyait être descendu dans sa tranchée. Etait-ce une comédie de sa part ?... dans ce cas, c'était un maître...

 

Ces premières nuits dans les tranchées, sans abri, sans couverture, sans toile de tente, presque tous les hommes étant dépourvus de veste et de lainage, ont été très dures. C'était la fin de Septembre, et le début d'Octobre; nuits de brouillard glacé. Les hommes grelottaient sur place, engourdis, transpercés par l'humidité, abattus par le sommeil; comment pouvaient-ils monter la garde ? L' incident de ce prisonnier est bien typique. Nos vêtements, capotes, pantalons surtout, étaient en lambeaux. Parfois, au cantonnement de repos, arrivaient une dizaine de pantalons à distribuer; le Capitaine faisait alors rassembler les hommes dont le pantalon était le plus endommagé. Il en passait la revue,et c'était une scène plutôt comique de voir la collection; chacun faisait valoir l'état plus minable des genoux ou des fonds, montrant sans vergogne les pans de la chemise, par des ouvertures fort peu réglementaires.

 

Quelques paquets finirent par arriver par la poste; je reçus un volumineux paquet de Dujardin, tapissier: chandail, chaussettes, chemises de flanelle, qu'il avait eu beaucoup de peine à faire parvenir.Il s'était sauvé de Roubaix à l'arrivée des allemands, avait perdu le paquet, l'avait remplacé à ses frais.... et il avait eu, ma foi, grandement raison ! car ces chaussettes et ce linge arrivaient au moment psychologique.

 

Nous allions au repos, à cette époque, à Courcelles-St-Brice, banlieue de Reims; relève tous les deux jours; on avait une bonne nuit tranquille. Deloge nous avait déniché un bon coin, dans les dépendances d'un petit château. Notre principal souci était de préparer la popote; nous avions un ordinaire de choix : salades, tomates, carottes, pommes en compote ... c'était vraiment de bons moments, au coin de notre grande cheminée de ferme, approvisionnée de bois .... Dieu sait comme ! et ,après un repas copieux, des parties de cartes interminables, où Lemire, paysan futé, et Deloge, d'esprit vif, mais plus jeune et étourdi, s'animaient. Vermesse, plus calme d'allure, toujours fredonnant quelque berceuse ou chanson patriotique, que tout le monde reprenait en coeur.

 

Les ordres à communiquer étaient vivement transcrits et transmis. Le Commandant avait confiance en Deloge, qui exécutait d'ailleurs admirablement son service, et cela nous valait une vie assez indépendante. A ce moment,le 6e Bataillon passait alternativement sous les ordres de Rodier, tombé malade après la bombardement de la Neuvillette,et du Capitaine Bacquet, qui souffrait d'une entorse, arrivée au moment psychologique pour lui éviter d'être sous les ordres de son ancien collègue.

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Théodore Hannart

 

Souvenirs de Guerre (1914-1918)

 

Chapitre VI

 

 

Dans ces occasions, son humeur maussade et son génie de ,contrariété passaient encore par une crise aiguë, Je me rappelle avoir fait la navette entre Rodier et lui à propos d'ordres reçus, auxquels il trouvait toujours à redire : il s'agissait de queues de poires.....J'arrivais au Capitaine Baquet lui lisait l'ordre - interrompu fréquemment par des épithètes peu courtoises à l'égard de son chef; il annotait ensuite rageusement mon carnet, et me renvoyait au Commandant Rodier. Celui-ci précisait, excipait d'ordres supérieurs. Nouvelle mission, avec aussi ou de succès que la première fois. Nouvelles allées et venues encore. Je mis tout le monde d'accord en mettant l'ordre dans ma poche,après l'avoir communiqué au sergent-major, pour faire le nécessaire. Ce pauvre sergent-major était le bouc émissaire: du Capitaine; il essuya plus d' une injure, et appréciation malveillante, voire même un coup bâton sur l'oreille.....c'était beaucoup ! Le Colonel dût y mettre ordre,sur réclamation de l'intéressé.

 

Hostile à la religion, Baquet voulait aussi Nous empêcher d'aller à la Messe le Dimanche, sous prétexte que le cantonnement était consigné. Le Général Petit, consulté directement, prescrivit formellement de nous faciliter, quand c'était possible, cette consolation. Je me rappelle d' une magnifique Messe en plain air, célébré par l' Abbé Lestienne, dans un carrefour derrière Courcelles, fort étroit pour·l'assistance nombreuse, Officiers et soldats mélangés, le Général Petit au premier rang. Le Prêtre nous adressa une allocution paternelle qui fit venir la larme à l'oeil à plus d'un,- reportant nos esprits à la maison familiale, et reconstituant un instant Ies foyers dispersés.

 

Pauvre femme ! .... pauvres enfants ! ...., Je savais, par quelques lettres qui voulaient me rassurer quand même,qu'elles aussi subissaient l'invasion. D'après tout ce que nous connaissions des horreurs de la guerre cette pensée nous faisait trembler. J'essayais de répondre, mais on savait le service postal bien précaire, le pays étant déjà occupé. On s'était battu dans Lille, puis Lille avait été bombardée; que d'angoisses au sujet des nôtres.

 

Je me souviens d'une lettre remise à un aviateur, en auto ,égaré en première ligne, au pont de la Neuvillette, après le bombardement, Il s'imaginait poursuivre son chemin vers Berry-au-Bac sans. détours; le voilà sur notre route, balayée par les obus barrée de tronc d'arbres de branches abattues, puis même de toute une barricade organisée pour y soutenir un siége en règle. A coup sûr, il avait perdu l'habitude de s'assujettir à suivre des routes; son avion ne connaissait plus ce genre d'obstacles.

 

C'était un homme charmant, virtuose de l'aviation, décoré pour plusieurs randonnées merveilleuses; il avait, à notre humble avis , un autre mérite : c'était de communiquer avec l'arrière. Son air simple de dire : "Je vous porterai celà ce soir à Paris" nous semblait tenir du prodige. Autre mérite, fort appréciable encore : après avoir serré les mains tendues vers lui, donné les nouvelles générales, et s'être renseigné sur nos combats, tout épanoui de se trouver en première ligne, à l'emplacement même d'un combat tout récent, il se rappelle fort à-propos toute une charge de lainages, chaussettes, chemises, chandails, etc ...laissés dans son auto, qui attendait auprès; il distribue toutes ces richesses au milieu des acclamations discrètes....

 

Après l'évacuation du Commandant Rodier, Baquet continue à commander Ie Bataillon. La Compagnie reçoit un nouveau chef, le Lieutenant Parent, de la 20e. Charmant homme, très brave, très précis, qui fit excellente impression sur tous. Un défaut, cependant, qui lui fit mauvaise réputation : trop de sensibilité aux charmes de la dive bouteille, aux cantonnements de repos.

 

Vers le 5 Octobre, nous cédâmes le Secteur du Pont de la Neuvillette au 327e et partîmes pour un coin plus tranquille : Ferme Bas-Lieux, Merfy, Usine d'épandage (de la Ville de Reims). Deux compagnies étaient à la Ferme Bas-Lieux, située au milieu des marécages très giboyeux; une Compagnie à l'Usine d'épandage, où l'on arrêta comme suspect le machiniste, supposé correspondre par signaux avec l'ennemi, au moyen des fumées, bouffées noires ou grises, longues ou brèves. Une compagnie à la Ferme Trois-Fontaines. Le Commandant avait son P.C.à la Ferme Bas-Lieux.

 

 

Nous commençâmes à organiser de nuit la plaine en avant de la Ferme, Des tranchées furent creusées, que nous abandonnions avant le jour, et toute la ligne fut bientôt prête. Vint alors un ordre de manifester de l'activité. C'était l'époque de rudes combats dans le Nord : batailles d'Ypres et de l'Yser; notre rôle était d'empêcher les boches d'y envoyer des forces glanées devant nous.

 

Le 327e, dans les Cavaliers de Courcy, commença à inquiéter les boches au fameux pont du chemin de fer; une après-midi, tout le Régiment fit un simulacre d'attaque en règle. lignes de tirailleurs avançant par bonds, comme à la manoeuvre; les boches se contentaient de nous envoyer quelques obus. Toute la nuit suivante se passa en attente vaine sur les positions avancées, et, avant l'aube, nous étions de retour à la Ferme Bas-Lieux. C'était plutôt bizarre, et il est à croire qu'il en résulta fort peu d'effet.

 

Pour le Commandant et le Colonel, celà se traduisit par une après-midi de bon sommeil dans des meules servant d'observation. Si les boches avaient pris I'affaire au sérieux ils auraient commencé par y mettre le feu.

 

On organisa une attaque plus vive quelques jours plus tard. Nous étions sous les ordres du Général Mangin : ce fut, cette fois, une attaque en règle. D'abord, préparation d'artillerie intensive, avec le 155 long et le 75 - puis, attaque massive, en ligne de sections par 4, puis en tirailleurs, pendant que nous étions dûment repérés par les avions boches, Cette fois ils durent croire à un évènement, et nous firent un accueil tout-à-fait chaud; leurs 77 nous encadrent bientôt ,puis des feux de salves sans dégâts, tout d'abord; personne n'est touché. Nous arrivons en contre-bas de la route 44, dont le talus nous paraît fournir un asile de toute sécurité. Erreur ! c'est un point repéré, sans doute depuis toujours. Des obus nous éclatent au-dessus de la tête; ceux-ci trop bien ajustés, hélas ! tout-à-coup, à côté de moi, Deloge pousse un cri que j'entendrai toujours .... "Oh! les vaches ! ils m'ont touché." Il porte la main à son côté, Je m'empresse autour de lui, dégage son équipement, puis ses effets déjà. pleins de sang. Sa blessure est horrible; un gros éclat a pénétré dans l'abdomen, et le malheureux s'efforce de maintenir avec les mains, les intestins qui sortent par l'ouverture; le sang coule à flots.

 

Que faire ? Je n'ai jamais tant regretté mon incapacité totale en matière de médecine; je voyais, dans la plaie, l'énorme morceau de fer avec ses déchirures aiguës, j'essayais de l'enlever; impossible d'y toucher; le pauvre blessé hurlait de douleur. Sur le conseil du Lieutenant Delcroix, je l'étendis sur la sol, mais bientôt je sentis qu'il était perdu. Il devenait Iivide, ses dents se serraient, ses yeux se retournaient, et pendant ce temps-Ià les obus continuaient de pleuvoir sur nous. Il sentit, lui aussi, la mort venir; je sortis mon chapelet, que je récitais avec lui en lui faisant baiser la Croix. II souffrait toujours horriblement; il me recommanda d'aller trouver ses Parents à Solesmes, de leur porter son dernier souvenir; je le lui promis; cela le réconforta. Se raidissant contre la souffrance, il me répétait constamment qu'il était content de mourir pour son Pays.

 

Enfin, après la brune, les boches nous laissèrent tranquilles. Le Capitaine permit alors qu' on allât chercher le Major Courouble, et les brancardiers. Je partis à la nuit tombante, par une petite pluie fine; le ciel était couvert, et sans aucune lueur, J'eus beaucoup de peine à trouver le "nid" de blessés. Le Colonel, que je rencontrai, me mit lui-même sur une fausse piste; j'arrivai derrière la Neuvillette ,dans une zone battue par les balles; l'obscurité était opaque, on ne voyait même pas à ses pieds; je tombai dans des trous d'obus, perdant complètement mon orientation. J'arrivai enfin harassé de fatigue, à prévenir les brancardiers.

 

Mais que dire de cet enlèvement de Deloge, son transport pendant des kilomètres par les champs de betteraves, dans la nuit noire ,ses porteurs buttant dans les trous d'obus; lui, hurlant de douleur à tous les chocs. Le Major le soigna, mais ne put que calmer ses souffrances : il expira à 11 heures du soir, à la Ferme Bas-Lieux, ayant pu, avant de mourir, se réconcilier avec Dieu, et recevoir les Sacrements.

 

Deloge était très aimé de tous, et sa mort fit sur nous une impression profonde. Nous nous cotisâmes pour acheter des planches; Doudelet lui fit un cercueil. On l'enterra le lendemain, au cimetière de Courcelles; un Aumônier du 5e Bataillon l'accompagna à sa. dernière demeure.

 

Nous restâmes quelques jours encore sur ces positions, occupant quelques éléments de tranchées en avant de la route 44. Le Capitaine fit faire quelques patrouilles en avant des lignes: opération stupide en plein jour : les allemands, terrés dans leurs tranchées, laissaient les hommes s'approcher à bonne portée, et les fusillaient au posé. Puis, l'attention se détourna de nous; le 327e fit une attaque en règle vers le fameux pont du chemin-de-fer, bien en ordre, comme à la manoeuvre.Ils perdirent, là encore, bien du monde, mais s'établirent solidement sur le but assigné.

 

Pour ces faits d'armes, la Division reçut du Général Mangin des félicitations fort élogieuses.

 

Vers le 15/20 Octobre, tout le régiment fut relevé par des territoriaux, et partit à Cormontreuil. A ce moment, nous apprîmes le malheur qui frappait André Tiberghien : sa femme, morte de suites de couches, à Tourcoing. Notre ami, Jules D'Halluin, fut admirable dans cette circonstance; chargé de lui annoncer la triste vérité, que celui-ci pressentait depuis quelque temps, par suite de l'absence de nouvelles, il sut le faire avec grande délicatesse. Tous nous tremblions pour les nôtres.

 

Secteur de Cormontreuil assez tranquille. La liaison est dotée d'un nouvel adjudant, en remplacement de Deloge : adjudant Bourlart, sous-officier de carrière, ayant plus de 15 ans de service. Peu doué,il faut bien le dire, comme aptitudes militaires, et comme vivacité d'esprit.

 

Poste de commandement à la maison du garde-chasse de Monsieur Warnier-David, le long du canal, à l'extrémitié d'une propriété magnifique (nous y logions dans le salon, je crois, démeublé du reste - le Capitaine Baquet avait établi son poste dans la cuisine). Les premières lignes étaient en avant de la voie ferrée; les deuxièmes lignes avec les Commandants de compagnies, à la voie ferrée elle-même. On commença à ébaucher des boyaux de communication, pour échapper aux vues de Berru et de Nogent.

 

Le long du canal, des tombes nombreuses témoignent des combats de Septembre; dans l'une d'elles repose un ancien camarade de collège, Paul Robinet, adjudant au 273e, tué au pont de St-Léonard, au moment de la poursuite de la Marne. Robinet était parvenu, avec sa section, aux abords du pont, et s'était jeté à terre avec ses hommes; il crut à un signe de son Capitaine de franchir le pont, mais les boches étaient installés sur la berge opposée, avec des mitrailleuses dissimulées à contre-pente; à peine redressé, Robinet retomba, fauché par les mitrailleuses. Le détail me fut confié, à cette époque, par un de nos camarades communs, Fourlinnies, qui m'en parla pour le signaler à sa famille. Pour reconnaître, après la guerre, le corps de Robinet, on lui mit au poignet sa médaille, fixée solidement par plusieurs tours de fil de fer.

 

Vers la mi-Septembre, un régiment des nôtres fut surpris de nuit, dans les abris de la voie ferrée. Les boches en tuèrent un grand nombre; le pont était en danger; les boches menaçaient de passer, mêlés au milieu des nôtres, qui se retiraient en désordre. Le Commandant du secteur fit tirer sans hésiter, dans le tas, par nos batteries de 75, postées au bord même du pont, presque à bout portant; ce fut un horrible carnage .... le pont fut sauvé à ce prix. Tout le long du canal, et de la voie ferrée c'était un véritable cimetière.

 

Repos un jour sur deux à Cormontreuil. La compagnie était logée dans un vieux château de beaucoup de cachet, ancienne maison de campagne de l'Evêque; le Capitaine logeait dans des appartements princiers; la compagnie dans des dépendances; notre poste de liaison était établi chez le concierge, dont la maison, abandonnée, avait été pillée. Les boches avaient du reste laissé trace de leur passage, dans les chambres, par des dessins grotesques : zouaves en fuite devant la baïonnette des boches, etc....

 

Au bout d'·une semaine environ, repos à Trois-Puits (5e Bataillon à Champ-Fleury); poste de liaison à la mairie. Le Commandant Tupinier nous y rejoint : il est reçu avec des manifestations de joie, destinées, pour une bonne part, à vexer Baguet, qui commandait par intérim.

 

Le jour de son retour, justement, une attaque était menée par les Marocains, à droite de la. Pompelle; la canonnade faisait rage, et, des hauteurs de Trois-Puits, on suivait fort bien le combat d'artillerie. Notre brave Commandant ne dissimulait pas son désir d'activité intense; c'est toujours le même homme affable, serrant amicalement la main à ceux qu'il reconnaissait.

 

Notre séjour se prolonge de façon inaccoutumée; nous passons le 1er Novembre, et la Fête des morts, attendant à tout moment un ordre de départ, Des Fourragères ont été réquisitionnées pour nous alléger de nos couvertures de campement; c'est signe d'une forte étape, et, sans doute, d'un coup de chien !... Fausse alerte !.... nous repartons aux tranchées de Cormontreuil., St-Léonard .

 

Le Commandant Turpinier a son poste de commandement à la voie ferrée; la liaison s'installe dans un petit gourbi couvert de paille, où on ne peut entrer qu'en rampant, et ne se tenir que couché, ou assis sur le sol.On commence à creuser des abris; le terrain est ingrat, c'est la craie de Champagne, et l'on met à jour beaucoup de cadavres qu'il faut inhumer de nouveau, Français et boches, enterrés avec tout leur équipement, Un sergent-major boche avait encore 80 francs sur lui ...

 

Les soldats s'ingénient à orner les tombes; de véritables artistes se révèlent, qui confectionnent de petits monuments funéraires en miniature, taillés dans la pierre crayeuse; je me rappelle une tombe ornée de cocardes et banderolles de conscrit, toutes fraîches encore, trouvées sur un cadavre boche; son stupide larcin ne lui avait toujours pas porté bonheur, à celui-là ! ...

 

Les tranchées étaient à la route 44; le secteur était particuIièrement tranquille. A noter seulement quelques rencontres de patrouille, où les boches commencèrent déjà à se servir de grenades à main.

 

Entre le Capitaine Baquet et le Commandant Turpinier les incidents se multiplient; je transmets de nombreux rappels à l'ordre;cela finit par un éclat à la première relève, à Cormontreuil, faut-il le dire ? .... à la grande satisfaction de tous les Officiers du bataillon.

 

Le cantonnement de repos fut ensuite au joli petit village de Taissy, dans de grandes fermes, au S.O. de la localité. Que ce petit coin devait être coquet et paisible, avec ses grandes propriétés, traversées par la Vesle. Le village porte maintenant les traces d'un bombardement violent, beaucoup de toitures ajourées, de murailles aux trous béants, Quelques gros projectiles, non éclatés, traînent dans les rues;l'un d'eux, un 210, s'est rangé de lui-même dans Ie fil d'eau, en bordure d'un trottoir, Il ne reste que quelques habitants. qui n'inspirent d'ailleurs qu'une confiance très limitée.

 

Les ravages du bombardement, au bourg voisin, St-Léonard, sont encore plus terribles; on y accède de Taissy, après avoir passé la Vesle, par une région fort joliment boisée; l'agglomération est en bordure du canal, et en pleine vue des positions adverses; c'est lamentable ....ce ne sont plus que ruines, pignons à moitié écroulés, portiques béants, isolés, anciens portails de ferme, sans doute, piliers de maçonnerie informes. Tout cela noirci par les flammes; dans cette désolation, on découvre de droite et de gauche, installées dans des abris de fortune, des cuisines d'escouade .

 

Cette vision d'horreur ne les déconcerte pas outre-mesure, du reste. L'une des premières fois que, dépêché en mission, je traversai St-Léonard, je fus assez intrigué de percevoir, dans les décombres, une musique étrange, et si extraordinaire dans ce site désolé; je me détournai un instant, et j'eus le spectacle de personnages grotesques dansant au son d'un orgue de barbarie : c'étaient des soldats, des cuistots sans doute, affublés de jaquettes, habits à queues... chapeaux haut de forme, voire même de robes à ramages, et de couleurs criardes,- vieilles hardes découvertes dans quelques pauvres logis épargnés par le feu ... Si le décor cadrait vraiment peu avec cette mascarade grotesque,au moins les figurants faisaient-ils preuve, et c'était leur excuse, d'un réel mépris du danger, car il ne faisait pas bon de traîner dans St-Léonard. Tous les jours, les boches s'acharnaient à détruire les derniers pans de murs, par rafales violentes,- et il n'y avait guère d'abri !..... Chose curieuse, une grande maison à l'entrée du village, en bordure du pont, était absolument intacte, faisant contraste avec le reste; tout y semblait paisible : rideaux aux fenêtres, aspect propret. On prétendait quo les habitants s'y tenaient toujours; cela semblait louche !...

 

Après une courte occupation des tranchées de St-Léonard nous partîmes au repos à Champ-Fleury, J'y logeais, je me souviens, dans une bonne étable, bien fournie de paille, en compagnie d'un ancien caporal de zouaves très sympathique. Champ-Fleury est situé dans un fond, couvert par la hauteur du Mont-Bré des vues de l'ennemi; il n'était guère éprouvé par le bombardement. On s'y était cependant battu à la reprise de Reims; le cimetière abritait quelques soldats. dont un aviateur, à I'ombre de la jolie petite église ancienne, où tous Ies soirs on s'écrasait dans la nef trop étroite, pour le salut que disaient nos prêtres du Régiment.

 

Comme de coutume, discussion aigre entre Baquet et le Commandant Tupinier; elle eut, cette fois. son épilogue devant le Général. Nous vîmes un jour partir le Capitaine Baquet en grande tenue, gants blancs, pour Reims; ce fut pour tous une joyeuse après-midi !! Depuis lors, Baquet s'assagit réellement, et devint plus abordable, mais quelles rancunes il avait amassées contre lui !

 

Vers le 10 Novembre, départ de tout le régiment à minuit, presque par alerte; nous partons à Puisieulx, relever des tirailleurs algériens aux tranchées de la Pompelle. Le 5e Bataillon en première ligne; le 6e en réserve dans le village. Ce n'est guère leur affaire à ces braves "bicos" le froid, la pluie. la boue et I'inaction de la tranchée... mais quelle allure. quelle souplesse au commandement, quelle assurance tranquille, Il y en avait là qui avaient 17 ans de service, à côté de tous jeunes engagés; tous chargés d'un "barda" plutôt complet, sans compter les caisses d'approvisionnement de toutes sortes qu'ils emportaient dans leurs voitures de compagnie.

 

La liaison s'installe, avec le Commandant, à l'est du village, dans une des rares maisons dissimulées aux vues de I'ennemi; nous sommes princièrement logés. matelas, sommiers, oreillers couvertures, tables et chaises, rien ne manque. Le village, fort exposé, est bombardé par l'ennemi dès qu'il aperçoit le moindre mouvement; quelques salves d'obus. par rafales, dégarnissent encore un peu plus les toitures des granges.

 

Un ami de Soudet, le sergent Robert, commandant une section de mitrailleuses, est tué d'un éclat. Vers le soir, on l'enterre à. côté de la petite église; le Commandant Tupinier y assiste, avec une centaine de soldats. Pauvre cimetière, déjà rempli de nombreuses tombes toutes fraiches. L'une d'entr'elles abrite le fils d'un adjoint au Maire de Lille ... tué au 16e chasseurs à pied.

 

Le Lieutenant X......... commandant les mitrailleurs, dit un dernier adieu à son camarade. Le Commandant prend aussi la parole.

 

C'est ici un des points les plus disputés de la région; au-delà du fort de la Pompelle, qui est en notre pouvoir, nos lignes sont distantes d'à peine 60 mètres des tranchées ennemies. Dans la nuit, le 273e vient partager notre cantonnement; c' est lui qui occupera ce secteur.

 

V- Séjour à la Division Marocaine-

- Verzenay - Secteur de Prunay-Ouest -

-Notre compagnie est détachée à la légion étrangère - Liaison au Moulin de Puisieulx,- Commandant Drouin, puis à Prunay.

-Repos au canal et à Verzenay - Retour en première ligne par Bataillon du 243e - Secteur des Marquises.

 

Le lendemain, tout le Régiment se remet en route; nous sommes détachés à la D.M., sous Ies ordres du Colonel Pin, qui commande la Légion étrangère. Notre Bataillon arrive de nuit à la ferme de l'Espérance, et cantonne au petit bonheur, avec de l'artillerie coloniale, Je demande l'hospitalité à ces braves gens, fort à leur aise dans des greniers magnifiques, garnis de paille à profusion - tout comme en période de grandes manoeuvres, en temps de paix .

 

Le recrutement de ce corps est vraiment étrange; c'est un mélange de Marocains, Algériens, avec des Français, des Parisiens même ...quelques fils de famille échoués là, à la suite d'un coup de tête. Ces artilleurs, tranquilles depuis des semaines sur leurs positions de batterie, donnent une impression de confort et d'aisance complète. Leurs effets sont propres, et ne connaissent guère la boue des tranchées, ni les marches éreintantes qui usant les vêtements jusqu' à la corde;

 

Théodore Hannart

 

Souvenirs de guerre (1914-1915)

 

Chapitre VII

 

ils regorgent de tout : tabac, chocolat, conserves.....; quels princes vis-à-vis du pauvre biffin ! surtout à côté des pauvres gens du Nord envahi, sans ressources, comme sans nouvelles depuis déjà si longtemps!

 

Cette ferme de l'Espérance, située sur la route de Reims à Châlons, 7 à 8 kilomètres de Puisieulx, était immense; d'énormes granges, des étables nombreuses où se trouvaient tous les chevaux de l'artillerie. Par quel miracle n'était elle-pas encore bombardée ?... elle était peu visible, il est vrai, de Berru, à cause des bois de la vallée, qui la masquaient. Son propriétaire était allemand, disait-on ... ce serait une raison plus plausible de sa longue immunité. Du reste, nous en avons largement profité. Le Colonel Pin y avait son Etat-major dans le corps de logis, et toutes les dépendances étaient bondées de troupes.

 

Nous passons sous ses ordres, comme renfort au 1er étranger. Nos compagnies reçoivent des secteurs intercalés dans les compagnies de la Légion. Etait-ce mesure de prudence, pour les encadrer ? était-ce plutôt manque de confiance dans la capacité de nos Officiers ? Ce fut on tous cas maladroit et source de nombreux froissements et conflits. C'est un tort considérable de désorganiser une unité pour en répartir les éléments dans d'autres, et c'est toujours fort mal interprété.

 

Notre Colonel et nos deux Commandants sont donc envoyés en réserve avec deux Compagnies à Verzenay; nous restions, au point de vue administratif, sous leurs ordres, et sous les ordres des Commandants de la Légion au point de vue des opérations. Il en résultait des quiproquos amusants, Je transmis ainsi un jour un ordre du Commandant de la Légion, comportant un branle-bas général de combat, et entrant dans les détails les plus minutieux de préparatifs, qui incitaient vraiment à des réflexions plutôt sévères....... et, simultanément, un ordre du Général de la 51e D.I., disant qu'il avait remarqué que les hommes avaient les cheveux trop longs, et qui obtint un vif succès d'hilarité générale.

 

Le soir même, la 22e va. relever une compagnie de légionnaires,au Bois de la Mare, N.O. de Prunay. Nuit impénétrable, route difficile, dans des boyaux interminables, véritables rivières de boue. Impression fâcheuse, cette relève à pareille heure, dans un secteur totalement étranger, où l' on connaît mal la direction de l'ennemie,. sa distance ,et où l'on est désorienté pour un rien. Nous trouvons enfin la voie ferrée. En avant de la voie, à environ 50/60 mètres, un petit bois bien maigre, suffisant pour couvrir des vues de l'ennemi les sections de réserve. Il y a là des abris de terre et de paille, à demi enfouis dans le sol, recouverts de portes, volets, claies garnies de paille ou de roseaux; c'est bien lamentable comme toiture; l'eau y rentre partout, comme elle s'infiltre traîtreusement du sol même; par terre, c'est un véritable lit de fumier qui s'enfouit peu à peu dans la boue du marais;de place an place, de petites nichettes dans la paroi en terre battue servent de foyer; la fumée s'échappe, quand ça lui plaît, par un orifice pratiqué dans un coin.

 

Les tranchées de première ligne, occupées par deux sections, sont à la lisière Nord du Bois; le Capitaine loge dans une petite cabine de garde-voies. Un petit abri de paille sert pour son ordonnance et ses hommes de liaison. J'y reste jusqu'au matin, garanti vaille que vaille par ma toile de tente, car c'est en plein vent.

 

Je dois, au matin, rejoindre le Commandant Drouin, du Bataillon A, sous les ordres de qui est placée notre compagnie, lui rendre compte de la relève, et me tenir à sa disposition; je pars au petit jour avec tout mon fourbi....

 

II s'agit de découvrir le Moulin de Puisieulx, où se tient le Commandant; le chemin me paraît bien long dans les boyaux inondés et boueux, insuffisamment profonds cependant pour préserver des balles. Certains endroits sont sans doute repérés par des fusils sur chevalets; les balles y arrivent régulièrement et à bonne hauteur ....; au bout de quelques trajets, je serai stylé, je saurai me baisser où il faut, mais cette fois, c'est au petit bonheur.

 

La. ligne de feu s'éloigne de la voie ferrée en suivant la lisière de petits bois vers Ia Pompelle. C'est un point critique de la région - les tranchées boches n'en sont pas à plus d'une bonne centaine de mètres, au Bois des Zouaves. La guerre de mines s'y poursuit sans relâche; aussi, en a-t-on confié la défense aux mineurs du 273e de Béthune. Les boches y ont fait sauter récemment la ferme d'Alger : 2 sections des nôtres y sont restées, ensevelies sous Ies ruines.

 

Rien n'avait fait prévoir ce coup de surprise; les boches croyaient, d'un élan, prendre possession de l'entonnoir; ils y furent reçus chaudement par toute une section française qui s'y était déjà précipitée; l'ennemi ne put même pas y prendre pied, et subit de grosses pertes.

 

Le Bois des Zouaves était le théâtre d'attaques incessantes, surtout la nuit; la fusillade y crépitait sans interruption; c'est dire que l'arrière même en était très dangereux. Il fallait circuler sous bois sans boyaux de communication; les balles sifflaient et claquaient dans le taillis (quelques jours auparavant, Ie Lieutenant Max Doumic y fut tué). Une petite route perpendiculaire à la ligne de feu était terriblement battue par les mitrailleuses; il fallait faire vite pour la traverser d'un bond. J'arrive enfin au Moulin de Puisieulx, et rends compte de ma mission.

 

Le poste de commandement du Commandant Drouin est établi dans un grenier; quel milieu étrange, noms à consonnances bizarres : Lévy, Kahn, etc,.. La plupart ont cependant l'accent parisien - soldats guère entraînés du reste, se plaignant de fatigue, pieds écorchés, soignés avec des linges sordides. Ce n'est pas là la vraie Légion que je m'attendais à trouver : soldats endurcis, et de belle mine,- oh non ! .... j'ai bientôt le mot de I'énigme par l'Adjudant Jacoutet; vieux sous-officier de carrière qui Ies commande. "Que dîtes-vous de mes compagons ? quelle salade ! quelle harka ! Il m'explique que presque tous sont fils de commerçants de nationalité ennemie, établis à Paris : fourreurs, bijoutiers, etc... qui, pour éviter à leurs parents Ie séquestre et le camp de concentration, ont pris un engagement pour la durée de la guerre, Il les a en médiocre estime, du reste. Ils ne sont au front, eux, les vieux légionnaires français, que depuis peu.

 

Venus, dès la mobilisation, du dépôt de Sidi-bel-Abès, ils ont servi de cadres pour l'organisation et l'entraînement hâtif de régiments de marche, formés d'engagés volontaires; ils n'ont pas combattu à la bataille de la Marne (II va sans dire qu'il ne manquait pas, à la Légion, de volontaires étrangers tout-à-fait désintéressés : des Italiens (Bataillon B); des Grecs, avec un Lieutenant, député; et de toutes les nationalités - tous ont du reste combattu brillamment).

 

Jacoutet ne les ménage pas, ordres vivement donnés,aussitôt fini de dicter, il commande "exécution", et il Faut voir toute la bande se précipiter et disparaître. Cependant, ce sont des intellectuels, des gens cultivés, à l'écriture soignée et rapide, à la conversation cautaleuse et entreprenante : de "pons pedits gommerçants"...

 

Je suis bientôt seul dans la soupente, au coin du vitrage joliment troué, comme à l'emporte-pièce, par une balle. "Rien a transmettre pour le 243e". Jacoutet revient gentiment - un brin de causerie nous a vite rendus bons camarades; il m'invite à partager son repas; quand j'aurai des vivres, j'en apporterai; quand je n'en aurai pas, ce sera bien tout de même; je déjeune donc avec lui, l'Officier de détail, et le toubib, Joyeuse popote, et qui ne manque de rien .... Les campagnes coloniales les ont de longtemps habitués à se munir de tout en abondance.

 

Le ravitaillement de la Légion est vraiment remarquable : chaque homme touche du chocolat, des conserves .... sardines, etc .....

 

Toujours aucun ordre à transmettre; on aperçoit peu, du reste, le Commandant Drouin; il a l'air tellement bon et paternel .... décidément, je ne suis pas mal tombé ! Mes deux compagnons m'offrent une place dans leur litière de paille, aménagée dans une sorte d'alcôve confectionnée avec des toiles de tente; quelle bonne soirée ! ils content fort gaiement leurs aventures de guerre et d'expéditions coloniales. A mon tour, je leur fais le récit de I'offensive de Belgique, de la retraite, de la bataille de la Marne,- et je me rends compte que ces récits me donnent à leurs yeux un véritable prestige. Le. guerre, mais c'est leur vie ... ils ne tarissent pas d'épisodes à raconter.

 

A la tombée de la. nuit, la. fusillade est devenue intense, mais personne no s'en inquiète - c'est comme cela tous les jours.

 

Le Moulin abrite aussi des compagnies de territoriaux du 118e, méridionaux d'Avignon - ces bons papas ne sont pas trop à leur affaire ... Faire des boyaux dans le bois, cela. va encore - en plein jour - mais sortir Ie soir, même pour raison impérieuse, et circuler sous les balles,ils n'aiment vraiment pas ça ... Ce sont cependant de braves gens.

 

Leur Capitaine, quelqu' excellent notaire du Midi et ses Lieutenants, tous gens fort pacifiques, ont leur cuisine dans les sous-sols du Moulin ... c'·est amusant d'·y faire un tour, Il y a là tout un luxueux attirail dont se servent, pour apprêter des plats de fort bonne mine, leurs ordonnances, restaurateurs de profession ..... gens fort considérables, du reste, et qui le savent.

 

De temps à autre, un copain se glisse dans ce lieu de délices ,et cueille quelques reliefs, entre deux phrases de Provençal, agrémentées d'oeillades attendries; goûte aux sauces, donne son avis en se séchant auprès du feu, et s'en retourne à ses affaires. Le maître-queue est bon enfant, mais, parfois, cela va tout de même moins bien .... il fronce les sourcils, et l'autre s'esquive ..... ; décidément, c'est un personnage. Je n'en ai cure, du reste, et ce n'est que leur grand feu gui m'attire.

 

Toute la nuit, vacarme de fusillade; heureusement, pas d'obus, Le Moulin, si gentiment campé à travers la Vesle, aurait fait triste figure si les boches l'avaient gratifié d'une bonne marmite, qui eût précipité dans la rivière toute son étrange population. Mais personne ne songe à cette perspective peu réjouissante.

 

Le lendemain, je porte un ordre au Capitaine; le Commandant Drouin change de domicile, avec sa liaison, et va s'installer à Prunay; c'est Dimanche, j'aurais pu avoir la Messe, dite par un Père Jésuite, Commandant de compagnie à la Légion; je l'ai su un peu tard.

 

Vers midi, nous quittons notre Moulin. A Prunay, nous nous logeons dans une des seules maisons restées debout; le village n'est qu'un amas de ruines; notre domicile a été relativement épargné. Guère de toiture, cependant, et quel pillage .... Tout Ie monde se met à la besogne, et l'on fait place nette, ne conservant que quelques tables et chaises. Jacoudet se ménage un bon lit; cette fois, je loge avec la liaison.

 

Le déplacement du poste m'a rapproché de ma compagnie. Les journées sont fort tranquilles; nous passons toujours de longues soirées autour du feu allumé seulement à la nuit tombante, pour ne pas déceler notre présence aux boches.

 

Le toubib est impayable; nous rions aux éclats de toutes ses aventures d'Algérie, ses démêlés avec les indigènes. Jacoutet retrace des histoires de la Légion : équipées de déserteurs se rengageant sous de faux-noms; etc.... Pendant la guerre même, les enquêtes de police finissent par y découvrir les individus les plus inattendus : princes, évêques même, prétendait-il ... Les livrets militaires sont des épopées, et les chapitres de punitions déconcertants; c'est une paperasserie désespérante pour correspondre avec le dépôt de Bel-Abès.

 

La plaie de la Légion, malheureusement, ce sont les déserteurs.... Ies échantillons vus à la liaison m'avaient peu rassuré; il n'est pas trop étonnant que les légionnaires d'origine boche disparaissaient quand la vie devenait pénible chez nous, Ils s'égarent en patrouille, la nuit, et le lendemain les P.C. sont bombardés, ou les tranchées elles-mêmes, aux heures de relève supposées. Vers Décembre, la ferme de l'Espérance fut, à la suite d'une nouvelle désertion importante, visée avec acharnement par les grosses pièces de Berru, jusqu'à destruction totale.

 

Ce premier séjour à Prunay ne fut marqué par rien de sensationnel, si ce n'est la nomination de Tupinier au grade de Lieutenant Colonel, au 310e. Le Capitaine Baquet reprend le commandement du 6e Bataillon, et le Lieutenant Parent, celui de la 22e compagnie.

 

Relève au bout de quatre jours- 1ère étape, au petit jour,pour Verzenay; j'y retrouve Bourlart, chez l'habitant; notre place nous est réservée, lit à souhait, gens charmants, qui nous attendent - nous faisons des rêves de félicité .... Doucement ... voilà l'ordre de partir ! Nous devons retourner au Canal, cantonner dans les huttes. A peine le temps de se débarbouiller, de se sécher; la brave femme qui nous héberge m'avait déjà. ravaudé une paire de chaussettes. Tout est prêt, mais patience encore, nous ne repartons que le soir, car les routes sont dangereuses de jour.

 

Arrivée de nuit au canal (21e et 22e compagnies); nous y trouvons des abris installés en contre-bas du talus de halage : ce sont des huttes de paille bien construites, et de proportion respectable. Quel dommage que la pluie transformera bientôt tout cela en un hideux marécage. Je loge avec le Lieutenant Parent, en compagnie des téléphonistes, dans la. maison de l' éclusier.

 

Le lendemain, Ies compagnies sont employées à établir des ponts de branchages sur la Vesle. En cas d'attaque, nous devons nous y porter, et franchir la rivière, Le pont de la 22e est baptisé passerelle du "riz au gras", en souvenir du rôle insigne joué par cet estimable légume dans notre ravitaillement. Soirée très gaie, dans une vaste "guitoune" des sous-officiers de la compagnie .

 

Quelques jours après, retour au repos, à Verzenay. La compagnie cantonne à la maison Werlé, grande maison de champagne, appartenant à Montebello. Nous rejoignons Bourlart chez ses hôtes; cette fois,c'est plus stable. Bourlart a eu, ma foi, la main heureuse; il est, du reste,dans les grâces de la maîtresse de maison, qui lui donne du "Monsieur l' Adjudant" grand comme le bras. On le soigne, on le dorlotte et.....faut-il I'avouer, nous nous sentons tout disposés à nous laisser choyer aussi....

 

Notre excellente hôtesse nous fait notre popote. qu'elle et son mari partagent avec nous, du reste. Délicieuse cuisine de la campagne, dont nous nous régalons. Plus tard, nous accueillerons les 2 vaguemestres : Jonglez et Chatteleyn, le 1er surtout d'humeur fort joyeuse.

 

Le soir, on joue aux cartes et aux dames, paisiblement, en compagnie d'un vieil ami de la maison, vigneron, qui se munit plus d'une fois d'excellent marc de champagne de ses vignes, soigneusement caché pendant les semaines d'occupation. Si l'on ajoute que, pour la première fois depuis notre départ de Lille, je trouvais un bon lit où, délice presque oublié, nous pouvions nous dévêtir pour dormir ! .... c'est du vrai bon temps ! qui délasse. Les compagnies ont aussi un repos réel, malgré tout un service de garde, et des corvées-importantes de voirie, et (pour éviter la rapine) de coupe de bois dans la montagne.

 

Verzenay est une véritable petite ville, coquette, gentiment campée à mi-côte do la Montagne de Reims, dont les pentes sont couvertes des vignobles des plus grands crus : Roederer, Moët et Chandon,etc... Mumm aussi, dont le rôle d'avant-guerre, et d'accaparement des vignobles, fait la fable du pays. C'est toujours le même procédé : le vigneron endetté, ou encore sans enfant, et pressé de réaliser pour jouir, vend sa terre au gros financier boche, qui, bon prince, lui louait à bon compte, loyer payable sur la récolte, cette dernière lui étant acquise

 

de toute façon. Résultat, le champagne est entre les mains de l'étranger; mais la. veulerie des paysans-vignerons n'est-elle pas cause de leur déchéance?

 

 

A droite, fort pittoresque, un vieux moulin à vent; à gauche, un phare se profile sur la crête en-cadrant la petite ville groupée autour d'un clocher. Près du phare, trois espions ont été fusillés après la retraite ennemie : gens du pays, à la dévotion des boches, signalés par la population, et pris en flagrant délit.

 

La ville est garnie de boutiques bien achalandées, mais, un peu à la fois, les bombardements font fuir les commerçants. Déjà bien des murailles sont éventrées, et des toitures dégarnies; juste devant notre logement, un trou d'obus dans la route même. Le véritable objectif des boches était le Q.G. du Général Blondlat, commandant la D.M. Il y avait heureusement, dans ce pays de vignobles, d'excellentes caves souterraines fort spacieuses, et à la première rafale un peu ajustée, la consigne était d'y descendre.

 

Pour les boches, c'était le plaisir d'abattre quelques maisons, ou de les faire flamber. Pendant les deux longs mois de notre séjour à Verzenay, il n'y eut qu'une dizaine de victimes. Je faillis cependant être touché. Surpris, à la sortie du village, par une rafale, alors que je partais en mission ... aucun défilement sur la route, où se blottir; je fus littéralement frôlé par les obus, et l'échappai belle...; je ne portais à ma compagnie, restée au canal, qu'une misérable paperasse insignifiante, pour laquelle il eût été vraiment vexant de se faire tuer.

 

Avec la légion et le 243e se trouvait aussi à Verzenay le 118e Territorial, dont des détachements étaient au Moulin de Puisieulx et à Prunay, affectés surtout aux corvées et à l'entretien des boyaux de grande communication.

 

Tous les Dimanches, Grand'Messe militaire, avec concours de la musique du 118e, dont faisait partie un violoniste célèbre de l'Opéra.

 

L'Aumônier de la D.M. y prononçait un sermon vibrant devant.,une assistance magnifique, avec, au premier rang, le Général de Division ,et ses Officiers d'ordonnance. L'après-midi, concert sur la Grand'Place.

 

J'eus la chance d'être au village pour le 8 Décembre et pour la Noël, ayant bénéficié, pour cette fête, de quelques jours de repos supplémentaires, à la suite d'un peu d'asthme.

 

Après cette première période de " rafraichissement " (style militaire), nous retournons en première ligne, au même poste; mais le 243e à cette fois son secteur particulier, sous le commandement d'un Chef de Bataillon.Secteur de Prunay - Ouest, délimité, à droite, par la gare de Prunay - à gauche, par le Bois des zouaves, où s'établissait la liaison avec la 273e.

 

Le Commandant Drouin y lègue au Commandant Lequeux une petite cabane que les légionnaires lui avaient construite; étroite et à peine défilée par le talus de la voie ferrée, les balles la traversaient de part en part. Il y avait., entassés là : un lit, une table, un poêle; c'était misérable ... et cadrait fort mal avec les idées de grandeur de Lequeux.

 

Pour la liaison, aucun abri; nos collègues du 5e Bataillon, que nous relevons, ont entaillé le talus, et disposé la charpente d'une magnifique cagna en projet : â nous de la terminer. Comme charpente, poteaux télégraphiques sciés sur la voie ferrée. Comme paroi, des volets, des portes, rapportés de Prunay par des corvées; et, en guise de toiture, des débris de tôle ondulée, démontée au village, et que I'on recouvre de lits de roseaux et de terre. Lemire, pour cela, est merveilleux, Au bout de 48 heures de travail, nous sommes chez nous, ne manquant ni de tables, ni de sièges, ayant même déniché à Prunay un bon petit poële, d'excellente société. L'intérieur est recouvert de claies tapissées de roseaux : c'est une cagna modèle dont nous sommes très fiers.

 

Pour dormir, quelques bottes d'avoine abandonnées sur les champs .Ainsi équipée, notre cagna contraste tellement avec les pauvres huttes que la légion laissait aux compagnies !

 

Dans l'une d'elles, qui abritait une 1/2 section, je manquai de flamber et de sauter avec une belle provision de cartouches;c'était exigu, tout en branchages et en paille, et on y faisait du bon feu,sans plus se soucier; une étincelle sautée du foyer mit le feu à l'intérieur;

 

ce ne fut pas une petite affaire de sauver les armes, équipements et munitions, au milieu des Flammes, puis de se rendre maître du feu en l'attaquant à l'intérieur avec de la boue et de la terre. Cela aurait pu mal tourner si les boches, plus attentifs, s'étaient mis à nous marmiter; ils eurent le bon esprit de rester tranquilles.

 

A cette époque, les boches étaient, à coup sûr, fort ménagers de leurs munitions, se contentant d'arroser méthodiquement le terrain, de temps en temps, sans conviction, avec leurs 77. Nous avions affaire à un ennemi plus redoutable : l'eau. Notre ligne était établie juste au bord du marais; c'était un défi aux lois naturelles les plus élémentaires d'y creuser boyaux et tranchées - mais on ne choisit pas.

 

Sur la pente voisine, les boches sont solidement retranchés .

 

Le Général Blondlat aura le souci constant de porter notre ligne en avant, pour sortir du marais; un peu à la fois, on y parviendra, mais l'eau nous suivra sans rémission, et au fur et à mesure que l'on s'approchera de l'ennemi, il faudra s'enfouir plus profondément, et l'hiver, fort pluvieux, ne nous fera pas grâce. On nettoye sans trêve, on s'ingénie à détourner l'eau dans des puisards, à raffermir le sol par du ballast de la voie ferrée, des branchages, des briques provenant des maisons de Prunay. C'est le grand travail du moment; mais l'eau est à fleur du sol dans cette saison .... c'est peine perdue.

 

Les obus y creusent de grands trous, vite transformée en mare vaseuse. Notre cher adjudant Bourlart fit un jour, à ce propos, une sortie restée fameuse. Une de ces mares voisines nous servait pour y puiser l'eau nécessaire à notre café; voulant défendre notre domaine contre quelques malheureux poilus venus sans façon y faire leur toilette :"Vous croyez que c'est ça ! "leur dit-il vertement ,"vous croyez que c'est pour vous laver qu'on fait des trous d'obus !". Cela nous mit en joie, mais c'était péremptoire, et les autres s'esquivèrent tout interdits de se nouvel aperçu sur l'utilité des bombardements.

 

Par la suite, le grand travail fut de construire une route à travers le marais, car on y enfonçait jusqu'au dessus de la ceinture. Le Commandant Lequeux en prit l'initiative, pour aider au va-et-vient des cuisiniers, des corvées de paille, de charbon, et d'ordinaire.

 

Théodore Hannart

 

Souvenirs de guerre (1914-1945)

 

Chapitre VIII

 

 

Voici comment était confectionnée cette route très praticable : première couche de claies, recouverte d'un lit de bottes de roseaux - puis, seconde couche de claies, recouverte aussi de roseaux. On y passait sans encombre; mais malheureusement les boches la repérèrent, bientôt, et il fallut renoncer à y passer de jour.

 

Cette traversée du marais - la nuit - aux abords du canal ,surtout, était excessivement pénible; Ies chemins d'accès étaient formés d'une boue épaisse et gluante, où l'on enfonçait jusqu'à mi-jambes.Je m'y suis égaré une fois, par une nuit noire, avec tout mon fourniment pour une relève; il pleuvait, pas une étoile au ciel, et, de temps en temps, des balles sifflant à mes côtés. Impossible de suivre la piste, qu'on n'apercevait plus; dans ces cas-Ià, la situation était réellement tragique, et on trouve, au fond de son coeur, une prière de détresse envers la Sainte-Vierge.

 

Ce premier travail une fois terminé, Ie Commandant Lequeux,qui resta prés de trois semaines aux tranchées sans retourner à Verzenay se reposer, se fit faire une cagna magnifique, aux proportions gigantesques ;il exagérait ! N'alla-t-.il pas jusqu'à faire chercher, pour paver sa construction, les pierres de maisons en ruines dans le marais...... Les hommes devaient faire une longue route, avec des sacs chargés de pierres, encombrés de leurs fusils et cartouches, à travers le marais. Les boches mirent fin à cette plaisanterie en envoyant, dans la maison située tout à découvert quelques obus bien placés; nos hommes en furent quittes pour l'émotion; personne ne fut touché, et.... on en resta là .

 

Le Commandant Lequeux était très aimé, et les hommes lui passaient ses exigences, car, sous des apparences un peu rudes c'était la bonté même; il était plein de compassion pour nos misères. Moi-même,j'étais à ce moment sujet, surtout la nuit à de violentes crises de mauvaise toux, et d'asthme; il s'inquiéta de savoir qui toussait toujours la nuit; il me fit appeler, et porter un ordre à mon Commandant de compagnie, pour demander de me remplacer quelques jours à la liaison .Je fus gratifié, par l'occasion, de quelques jours de répit à Verzenay - c'était à la Noël; j'eus ainsi le plaisir de passer la fête au repos.

 

Malgré les longs séjours dans Ies tranchées, malgré les vêtements presque toujours trempés, l'état sanitaire se maintenait à force surtout d'énergie morale, et de soutien mutuel. Nous restions, en moyenne, six jours en première ligne, puis six en deuxième ligne, au canal (c'était un repos modéré, la nuit étant employée à faire des tranchées en avant des lignes, ou à porter des matériaux) - puis retour six jours en première ligne, et enfin six jours à Verzenay.

 

Dès l'arrivée du 243e, le secteur se pacifia un peu; l'activité ne recommença que vers le milieu de Décembre, quand le Colonel Pin entreprit de petites attaques, pour avancer notre ligne. Avant cette date, je n'ai souvenir que de quelques nuits mouvementées, l'une surtout, au sujet d'une victoire russe ! n pleine nuit, à 11 heures précises, la musique du 118e Territorial, venue dans les tranchées de deuxième ligne ,attaqua de tous ses cuivres la Marseillaise; tous les hommes acclamèrent dans les tranchées; I'artillerie lourde et le 75 tonnèrent sur les lignes boches par salves ..... puis, silence absolu; 10 minutes durant, et la même séance reprit, avec l'hymne russe, et des hourras pour la Russie; c'était la fameuse musique du 118e, fort pacifique du reste, et peu portée, je crois, à ce genre de manifestations artistiques. Fureur des boches, qui répondirent par des feux de salves ,inoffensifs, sur nos tranchées; 48 heures plus tard, les boches nous servaient le même programme pour une prétendue victoire allemande sur le front russe. On se mit en devoir d'édifier les boches en leur portant la nuit, à proximité de leurs lignes, des journaux de Paris.

 

Vers le 20 Décembre commencèrent une série de petites actions pour avancer notre ligne; la 23e fit un jour diversion pendant une attaque de la légion; les hommes occupèrent une petite tranchée, à peine amorcée, sous un bombardement intense, qui dura 2 à 3 heures (1 seul tué). L'ennemi se doutait du reste, de nos intentions : chaque homme passant dans le marais était salué d'une salve d'obus .

 

Le jour où j'avais été envoyé à Verzenay, pour quelque temps de repos, en compagnie de quelques malades, les boches nous firent l'honneur de nous reconduire avec leurs obus pendant tout le parcours dans le marais, jusqu'au canal.

 

Le nouvel an nous vit de retour dans le même secteur : la 22e, dans les tranchées du Bois de la Mare. Le Lieutenant Parent réunit tous les sous-officiers dans son abri, et nous fit un petit speech patriotique, puis on sabla le champagne ...; l'ordinaire, ce jour-là, fut relevé de quelques douceurs : champagne, et cigares. Ensuite, nous repassons à nouveau sous les ordres d'un capitaine de la légion; toutes les nuits, des compagnies entières de la légion et du 243e travaillent à creuser des tranchées à l'avant. De jour, les boches s'efforcent de taper dedans : il n'y a personne ....; les nuits deviennent fort agitées.

 

Parfois, la fusillade nous faisait bondir tout-à-coup, s'étendant comme une traînée ,de poudre, depuis La Pompelle, tout le long du front; on prévenait les réserves, qui prenaient des formations pour la contre-attaque; rien d'intéressant, le plus souvent : rencontres de patrouilles, ou surprise d'une sentinelle.

 

Notre ami Lemire Faillit bien, une fois, être victime d'une méprise tragique : le Capitaine X, Commandant de secteur, appelle : 23e, prévenez votre Commandant de compagnie de venir immédiatement à la voie ferrée, avec sa compagnie, en ligne de sections par 4.", Il se précipite au plus vite; les balles sifflaient; on entendait les obus pleuvoir en première ligne. Dans ces moments-là, moins que jamais, on discute un ordre,- il faut faire vite; il aurait dû cependant prévoir que, sa compagnie étant en première ligne, il y avait méprise; mais, sait-on jamais....; il y avait, sans doute, un ordre de repli prévu pour les cas d'attaque; toujours est-il qu'il rencontre, dans les boyaux, un Commandant de compagnie de la légion qui lui demande ce qu'il va faire; en deux mots il le lui dit. L'autre s'imagine une trahison, fait encadrer Ie brave Lemire par 4. hommes, baïonnette au canon, et lui met son révolver sous le nez, Lemire parlemente, on téléphone : on s'aperçoit de l'erreur. Le Capitaine avait dit 23e pour 22e, c'était une aventure désagréable. Les boches, heureusement, restèrent tranquilles. -L'alerte était injustifiée; mais un impair de cette sorte eût été payé cher en cas d'attaque....

 

Au début de Janvier, nuit encore assez mouvementée; notre ligne était arrivée, sans encombre, à 200 mètres environ de l' ennemi ;les éléments avancés avaient la forme de bastion; on les dénommait "tranchée de 300 mètres" et "le haricot". Ce dernier nom caractéristique de la disposition de la défense; une solution de continuité restait entre cet ouvrage et les positions avancées du 273e, au bois des zouaves.

 

La distance avec l'ennemi était de 150 mètres, et le travail pour effectuer la liaison était impossible. Le Colonel Pin tourna la difficulté; on mina, et on fit sauter le terrain; l'entonnoir fut aussitôt occupé et organisé On pouvait craindre que les boches. dérangent nos plans, et nous disputent cet entonnoir; toutes les réserves avaient donc été massées de nuit au "haricot" et à "la tranchée de 300 mètres", prêtes à contre-attaquer pour assurer la position. Vers 2 heures du matin, tout Ie monde est au poste de combat; la Commandant m'envoie communiquer à travers la plaine du "haricot" jusqu'à "la tranchée de 300 mètres", où est la 22e. Ce n'est pas drôle, en pleine préparation d'attaque - le terrain est criblé de trous d'obus - et si je suis surpris quand cela se déclenchera, tant pis ....

 

Il fait clair de lune, et le terrain est couvert de réseaux de fil de fer que je traverse vivement. Enfin rien ne se produisit de fâcheux -l'opération réussit pleinement. Les boches, tenus en respect par l'action intensive de la grosse artillerie, n'eurent garde de nous déranger - leur fusillade affolée se déclencha quand tout était fini, et la liaison effectuée, Leur artillerie tapa à côté, comme d'usage, la nuit.

 

De ce jour-là, avec le rapprochement des lignes, le feu s'accrut de jour en jour; c'était vraiment très dur, comme poste, surtout le "haricot". Les boches bombardaient d'une façon continue, avec de grosses pièces, surtout celles de Moronvilliers. Ce fut miracle de n'avoir pas de pertes importantes.

 

Les tranchées y étaient particulièrement solides, et pourvues d'abris souterrains bien étayés avec des traverses de chemin de fer. Les boyaux de communication fort étroits, et d'autant plus sûrs.

A cette situation déjà critique par le feu ennemi s'ajoutait la distance invraisemblable du front aux cuisines établies au canal. Le Commandant Lequeux avait bien essayé de les rapprocher, mais les boches avaient aussitôt tapé dans la fumée des feux en plein vent, et fait du dégât dans les marmites, et aussi, malheureusement, chez les cuisiniers. Donc, ravitaillement une seule fois par jour, le matin ou le soir : traditionnel riz-au-gras, et bouilli désespérément froid .... quand il arrivait ! et combien réduit par les kilomètres dans le marais et les boyaux d'accès remplis d'eau, et duremont marmités. C'était la vraie dure misère......

 

Moi-même, je vécus bien des fois de la charité de camarades d'aventure, ne pouvant ni me ravitailler, ni demander à mes pauvres camarades de la section de venir m'apporter une part au poste de commandement, tellement le trajet était dur et dangereux. Je me rappelle avoir mendié une fois un morceau de pain à un légionnaire paraissant bien pourvu; il y ajouta un bout da chocolat; j'avais, sans doute, piteuse mine !

 

C'était un des risques de notre métier d'agent de liaison, l'isolement de nos camarades. La compagnie resta une fois dix jours consécutifs à ce poste du "haricot" particulièrement dur; c'était dépasser les limites; j'avais beau, dans ces cas-là, économiser mes provisions personnelles, il m'était impossible d'arriver à me nourrir jusqu'au bout. Heureusement, les légionnaires étaient toujours très bien pourvus.

 

Nous avions avec nous un vieux sergent de la légion, Nantais d'origine, nommé Lefebvre, chargé du matériel de tranchée (magasin de Prunay). Brave garçon, affable et cultivé ... échoué à la Légion, après un coup de tête, suite de mariage manqué..... Il menait depuis une vie aventureuse; 15/18 ans de légion .... ou aux chasseurs d'Afrique, d'où il déserta, comme maréchal.-des-logis; s'était rengagé à la légion sous un autre nom, etc.... Mais., à la guerre, soldat sans reprocha, et admirable entraîneur d'hommes. Il aimait un peu craner, par exemple, devant nous : se montrait à découvert., sur le toit de notre cagna, pendant le bombardement. Un jour il fut guéri; rentrant précipitamment à l'abri, prétendant qu'· un obus lui était passé sous le bras qu' il tenait étendu !.. (un peu gascon aussi....); du reste, notre cagna, si bien dissimulée qu'elle fût , était à coup sûr bien repérée, c'était un endroit de passage constant de corvées et d'estafettes. Les trous d'obus tout autour étaient plutôt serrés.

 

Un peu à la fois, elle était devenue vraiment confortable; on y avait adjoint les téléphonistes (l'un d'eux, légionnaire, était autrichien, et savait à peine Ie français). Quel métier aussi que celui-Ià ; leurs fils étaient à tout instant brisés par les obus ou les balles, ou même la tempête; il leur fallait aller réparer à toute heure de jour ou de nuit, à plein découvert, pendant les bombardements, même aux postes de première ligne.

 

Vers Ie 10 Janvier, nous fîmes un séjour à la cité des Marquises; ainsi s'appelait une petite rangée de maisons ouvrières construites par un gros propriétaire pour y loger ses gens au moment des récoltes; cette cité était située sur la route 44, un peu en arrière de notre première ligne, qui occupait une position en mamelon, Jolie région coupée de petits bois charmants, qui dissimulaient à merveille les mouvements;de plus, le terrain, un peu en élévation, s'asséchait relativement vite.

 

Les abris de première ligne étaient constitués par des souterrains dans la terre crayeuse, dure comme de la pierre, qu'il était à peine besoin d'étayer par des rondins.

 

Ies postes de commandement et les bureaux des compagnies étaient installés dans de magnifiques caves; le soubassement des maisons avait été protégé par des remblais de terre armés de madriers, qui empêchaient les obus d' pénétrer, et I'étage, en s'écroulant peu à peu, venait amonceler les décombres sur la voûte du sous-sol, qui se trouvait d'autant mieux protégé.

 

Les abords, surtout la nuit, étaient pris en enfilade par les mitrailleuses allemandes de tous côtés.

 

Nous étions sous les ordres du Commandant du Bataillon D, de la légion; son système était d'organiser toutes les nuits de très fortes embuscades fixes, en avant des tranchées; mais il fallait compter avec un phare aveuglant des boches, qui scrutait toute notre ligne avec une netteté et une rapidité déconcertantes.

 

Nouveaux compagnons de la légion; tous types extraordinaires ,Parisiens du faubourg, au parler gras et traînant; à signaler, parmi eux, un Polonais qui avait combattu du côté des boches, sur le front russe, comme artilleur, avait trouvé moyen de déserter, et de venir s'engager à la légion (artistes en cuisine - riz au chocolat - popote délicieuse, et parties de cartes animées, et interminables - quelques cuitards invétérés).

 

Le bureau de la .22e Compagnie était juste à côté du Bureau du Commandant. Les Lieutenants venaient y faire popote; une fois même,ils m'invitèrent à déjeuner. Le fourrier Gaziniol, de Marseille, leur avait trouvé des huîtres· c'était dans son genre de nous procurer ainsi,en toute première ligne, les vivres Ies plus inattendus, il était merveilleux d'ingéniosité.

 

En ce qui regarde les opérations, la position occupée était naturellement très forte et on n'y était que peu inquiété .

 

A notre droite, cependant, la fusillade demeurait intense à la limite de la 4 armée, où les lignes se trouvaient sous bois, et très rapprochées. Le commandement était du reste extrêmement vigilant dons ce secteur.

 

 

VI -Réformation de la 51e D R - Vie de tranchées - Taissy · Les Marquises

-Retour à ma compagnie -

- Départ de Verzenay pour l'arrière - Romery -

- Trajet en chemin de fer vers le Nord - Secteur Sud d'Arras - Travaux préparatoires à Couin.

- Positions de deuxième ligne - Veille d'attaque.

 

 

Vers le 2l Janvier, notre compagnie étant au repos à Verzenay, survint l'ordre de départ pour Taissy, Nous quittons, un peu à regret, ce pays si hospitalier et si pittoresque; dure étape, par des chemins de traverse dans la plaine détrempée. A vrai dire, cette longue période dans des marécages malsains, cette vie de privations continuelles, nous avaient rouillés et usés, La première étape un peu forte le démontrait bien.

 

Arrivée à la nuit dans Taissy, le secteur ultra-tranquille depuis longtemps; la 51e D.R. n'avait du reste pas quitté ces parages, occupant toujours la droite immédiate de Reims. Notre relève croisait un détachement ramenant sur des civières les victimes d'un bombardement des boyaux d'accès aux premières lignes. Le chemin qu'on suivait pour se rendre aux tranchées traversait le magnifique parc du Château des fougères; à proximité du canal on s'engageait dans un boyau, dont le fond était garni de planches; on passait le canal sur une passerelle légère, et jusqu'aux deuxièmes lignes, situées à la voie ferrée, les boyaux étaient éminemment confortables, toujours garnis de planches-du reste, pleins d'eau.

 

A la voie ferrée, se trouvait le poste de commandement, le poste de liaison, et, échelonnés de droite et de gauche, des abris souterrains pour des compagnies entières, avec des logements d'Officiers. Tout cela,- surtout les postes d'Officiers et notre poste de liaison,- était construit suivant les règles de l'art par le génie : cloisons en planches recouvertes de carton bitumé, protégées de tous les côtés par des terrassement et des couches de madriers, C'était princier au regard de nos misérables huttes de Prunay, faites de débris et de paille ou de roseaux.

 

En première ligne, de même : bons abris souterrains, toitures formées par d'énormes tôles ondulées d'au moins 8 millimètres d'épaisseur, recouvertes de terre.

 

Pour accéder à ces premières lignes, après avoir passé sous la voie, on prenait une série interminable de boyaux en lacets, soit plus d'un kilomètre dans de la boue épaisse comme du mastic.

 

A moitié route, une tranchée dite de contre -attaque, formée d'un abri en plein vent où deux sections, prélevées en seconde ligne, veillaient toutes Ies nuits.

 

Les premières lignes étaient toutes installées en bordure de la route 44; elles étaient, à I'origine, mal comprises au point de vue militaire, car du fort de la Pompelle, au cas où l'ennemi s'en fût emparé, toute la ligne eût été prise d'enfilade. Plus tard, nous ferons de petits bastions en avant, pour avoir plus de sécurité; pour I'instant,le secteur est tranquille, c'est un véritable repos à côté de Prunay; pourquoi fallut-il qu'il nous tomba une nouvelle tuile sur la tête,dans la personne d'un Colonel abhorré, en remplacement du Colonel Quicandon ! C'était la suite inévitable des conflits d'autorité et nombreux froissements entre Officiers survenus pendant notre affectation à la Division marocaine. Le Colonel Quicandon n'avait pas eu l'échine assez souple; à l'occasion, par exemple, de relèves effectuées à contre-sens par la légion, et où nous avions été omis par erreur après 10 jours de tranchées à l'ouvrage terrible du Haricot, il avait réclamé et défendu les intérêts de ses hommes. Le contre-coup avait atteint Ies Officiers de la légion, et c'était comme ça sans discontinuer; bref, nous étions revenus de la Division marocaine avec la note suivante : "Bonne tenue au feu, mais indisciplinés au cantonnement".

 

(De Quicandon, je tiens à rapporter ce trait : à Taissy, il s'en allait souvent faire une tournée la nuit, à n' importe quel Ie heure, dans son secteur; il sautait même Ie parapet, et, seul, s'en allait s'assurer de ses avants-postes en avant des lignes; il lui arriva une fois qu'une sentinelle au poste d'écoute, voyant venir une ombre du côté de l'ennemi, lui tira un coup de fusil à 20 mètres sans doute sans avoir fait les sommations de rigueur. Alerte, le Commandant de compagnie vient se rendre compte au coup de feu, et, voyant la méprise, veut admonester et punir I'homme coupable d'avoir manqué de sang-froid. Le Colonel l'arrête, et s'adressant à l'homme qui ne savait où se fourrer "Tu n'es qu'un maladroit; tu m'as eu à 20 mètres, et tu m'es raté; tu n'es qu'un maladroit". Et toujours aussi calme, il continua sa tournée; ce fut toute la punition du bonhomme).

 

Le Général Boutgourde, de la 51e D.R., fit limoger Quicandon, et on nous envoya un méridional, Gueilhers, avec la mission de nous dresser. Son premier geste ne fut-il pas de donner 15 jours d'arrêt au Commandant Lequeux (que nous vénérions), pour avoir été surpris en "tenue irrégulière", se reposant dans son abri le matin de bonne heure ,après une nuit de veille. Le Commandant Lequeux voulut-il se raidir contre une brutalité excessive dans les ordres du Colonel, celui-ci,dès l'abord, prit son Bataillon, le 5e , en grippe. Le sixième, bénéficiant ,par un contraste voulu, d'un peu moins de rigueur, d'autant que le Commandant Compans, nouvellement promu, avait devant son supérieur l'échine très souple, comme, du reste, devant les balles et les obus.

 

Dés lors, pour tous, ce fut le régime de la terreur : des 15 jours de prison, conseils de guerre pour les hommes, cassations pour les sous-officiers, véritables brimades pour Ies Officiers; défense de se déséquiper au cantonnement, les corvées en armes et au pas, même les isolés; une persécution mesquine de tous Ies instants, des revues perpétuelles (il obligea un jour un brancardier-prêtre, qui célébrait la messe, à quitter l'·autel pour assister à une revue - le prêtre dut abandonner les Saintes Espèces ! et Geilhers se targuait d'être croyant....).

 

Il prescrivit un jour un exercice de campagne comme à l'instruction du temps de paix ..... ; les boches mirent fin à cette comédie à coups de canon, et ce fut miracle qu'il n'y eût pas de victime. Il

 

agissait par ordre, a-t-on dit, et Boutgourde certainement le soutenait, tandis que le brave Général Petit prenait notre défense. Il ne tarda pas à être exécré, et il fallut tout l'esprit patriotique pour réfréner, parmi les hommes, l'indignation croissant de jour en jour; nos gens ne méritaient certes pas ces traitements, ils avaient fait tout leur devoir, toujours. Un peu de fermeté eût suffi pour mettre ordre à quelques débraillages au cantonnement. Ce n'était qu'une allure d'indépendance qu'ils se permettaient, car les effets et les armes étaient toujours d'une propreté exemplaire.

 

Il y eut certainement aussi des ordres généraux; il était nécessaire, après un hiver si rude, de reprendre les hommes en main par une plus stricte application des règlements, et de s' astreindre à des exercices et même aux marches de nuit si pénibles, mais utiles pour,dépister l'espionnage.

 

Un Chef intelligent et paternel, aimant ses hommes, eût tout,obtenu d'eux, pauvres gens du Nord, abandonnés de tout au monde, sachant leur famille et leur pauvre foyer dans la désolation, aux mains de l'ennemi., sans nouvelles, sans secours quelconques envoyés de l'arrière, minés surtout par l'angoisse au sujet des leurs, Il fallut, pour comble, qu'on les persécutât indignement ! Au cantonnement, Ies chants même, doux souvenirs du pays, étaient interdits, Ce fut la terreur. Que le nom de ce malheureux Geilhers soit voué à tout jamais au mépris de nos populations du Nord !

 

Des tranchées de Taissy, nous allions en repos à Champfleury, en réserve de la Division, J'y perdis un de mes camarades.:Niffels, tué par un obus; l'ennemi surveillait les abords du village, et bombardait naturellement tout mouvement de troupe.

 

Plus tard ce fut à Ecueil et à Sacy, où le Colonel put, sans ,danger pour nous faire exécuter à sa fantaisie, marches, exercices en campagne, manoeuvres de toutes sortes. Le pays, au moins, était bien joli ... beaux vignobles sur les pentes de la montagne de Reims, que couronne une belle Forêt, et les habitants étaient vraiment accueillants.

 

Théodore Hannart

 

Souvenirs de guerre (1914-1915)

 

Chapitre IX

 

 

Notre liaison n'était pas restée intacte; le Commandant, constamment réprimandé, passait sa mauvaise humeur sur ses inférieurs immédiats, et nous Étions les premiers à écoper ... d'autant que l'adjudant Bourlart avait aussi l'échine fort souple, et était vindicatif .Vermesse fut sa première victime, à propos de quelque incident futile; son remplaçant, le sergent Roussel, sous-officier de carrière était fort jeune d'âge et de caractère; puis, Lemire retourna comme fourrier à sa compagnie. Notre liaison avait vécu.

 

Bientôt Bourlart fut nommé Sous-Lieutenant, et le sergent-major Bouchet, de la 22e, le remplaça comme adjudant de bataillon. Entre-temps, nous avions eu comme collègue un caporal-fourrier de territoriale vraiment remarquable : c'était le Secrétaire d'une Association parisienne de presse, au bagout inimaginable, prenant des airs importants, et arborant, sans souci du ridicule, des décorations archiciviles sur son impeccable uniforme. C'était "un homme de lettres", comme il affectait de s'intituler en toisant son monde; il entretenait volontiers ses collègues de sa petite santé.... et de son régime ....et de ses talents ... Mais les collègues en question le tournaient gentiment en ridicule; on lui recommandait sérieusement de ne pas oublier son coupe-file de journaliste pour se frayer un chemin dans les barbelés, aux prochaines attaques. Ce brave homme faisait la liaison pour un détachement de territoriaux qui venait nous renforcer aux tranchées.

 

Vers le 15 Avril, ce fut mon tour : je fus réexpédié à ma compagnie, à la suite d'une omission, du reste sans importance, de l'Adjudant de bataillon. Je retrouvai à la 22e mes vieux compagnons du début de la guerre, et ce fut sans déplaisir que je repris une vie plus active. La vie d'agent de liaison auprès d'un chef plein de courage et de fermeté, d'esprit clair et décidé, est un perpétuel réconfort, mais si ce chef est pusillanime, décontenancé par ses chefs, ou les occasions périlleuses, et qu'il passe son humeur et ses déconvenues sur son entourage immédiat, c'est une pitoyable existence.

 

Un des caractères des tranchées de Taissy était le service religieux qui y était très bien organisé. Dans les secondes lignes, les deux prêtres du Bataillon disaient leur messe tous les matins, J'y ai maintes fois pu faire la sainte communion même sans être à jeun, étant donné la permission spéciale donnée par Ie Souverain Pontife.

 

Le jour de Pâques, la messe fut dite en toute première ligne, à 5 h. du matin. Quel spectacle réconfortant ! C'étaient réellement de bons prêtres. l'abbé Delattre et le pére Leborgne (capucin). Ce dernier avait fait toute la campagne, jusqu'à La Neuvillette, comme sergent; là, il rendit ses galons pour pouvoir mieux exercer son apostolat (C'est lui qui me ramena plus tard quand je fus blessé, et qui fut lui-même grièvement atteint au retour du poste de secours où. il m'avait conduit).

 

Au village de Taissy, la messe était dite à l'Eglise, qui,jusqu'alors, avait été épargnée par le bombardement, heureusement dissimulée aux vues de l'ennemi par des bois.

 

En réserve générale à Ecueil, Sacy, Chamfleury, chaque fois que c'était possible, ils organisaient des saluts solennels, chantés par une assistance nombreuse qui reprenait des cantiques de la guerre ("0 Vierge de la Treille ...").

 

Le secteur de Taissy fut presque toujours calme pendant ce séjour. A noter quelques bombardements soignés, pendant des attaques boches sur Bétheny et la Pompelle; ces deux positions formaient la clef de Reims, et étaient constamment visées.

 

Puis,nous portâmes nos lignes en avant de la route 44, et bientôt les journées devinrent mouvementées,- les boches s'efforçant, de jour, de démolir les travaux faits surtout de nuit. Vers ce moment, quelques embuscades vraiment dures par des nuits glaciales; tapis à l'entrée de l' "Allée noire", avenue de sapins qui s'alignaient perpendiculairement aux lignes ennemies, on guettait les patrouilles boches qui se dissimulaient d'arbre en arbre pour envoyer des grenades.

 

Ma demi-section était composée de braves gens, heureusement peu impressionnables, avec qui je m'entendais fort bien : ouvriers lillois ou roubaisiens, au patois savoureux si plein d'évocations du pays.

 

Mes collègues sous-officiers à la section : Ghevart, instituteur, jeune sergent d'active, élevé dans le mépris "professionnel" de toute autorité et de toute religion, bon camarade au reste, et d'esprit ouvert qui se rapprochait des idées saines (tué en Champagne en Octobre 1915) - Delbecque, cultivé et agréable - Germain, ouvrier peintre parisien, assez mal embouché, et qui était plus distant.

 

Le Lieutenant Delcroix, qui nous commandait, était l'homme le plus charmant, toujours gai, distingué et aimable.

 

Vers la fin du mois d'Avril, nous nous retrouvions dans le secteur de Verzenay, aux tranchées du Moulin et des Marquises. Secteur tranquille à l'époque, distant de 800 à 1200 mètres des boches. Position des premières lignes sur un mamelon; nos cagnas, construites dans la craie, étayées sommairement, étaient un abri suffisant contre les obus, qui survenaient par rafales, en surprise - on y passait de bons moments, entre-temps des gardes et du service - (sergent-major De Mautort, caporal Constans ).

 

Le secteur avait perdu son aspect triste d'hier, les bosquets des Marquises reverdis donnant un aspect plaisant à notre hameau souterrain, masqué à merveille dans le sous-bois léger et frais. On fêta Jeanne d'Arc, dans une cave des Marquises. Puis vinrent des instructions pour monter de grosses reconnaissances de nuit, dans le but de rafler quelques prisonniers pour identifier les déplacements de troupes chez l'ennemi, Mais le boche se tenait sur la stricte défensive, et s'éclipsait toujours à temps, laissant le champ libre à ses mitrailleuses. Cette passivité dénotait à coup sûr un secteur dégarni au profit d'autres qui pouvaient se rallumer, et les attaques de nuit s'y multiplièrent par la suite.

 

Pour nous, il s'agissait d'autre chose. Le jour de la Pentecôte, à Verzenay, où nous étions en repos, alerte et départ de nuit dans la forêt de Reims, vers Epernay, jusqu'à Romery, petit village perdu tout â l'écart en forêt, sans ressources, et bien en dehors des grandes voies de communication.

 

Aux alentours ,la campagne est radieuse, pâturages délicieux, cultures plantureuses et soignées. Que tout cela est loin des tranchées austères, arides et affreuses.

 

Au fond,on n'est pas dupe de cette sollicitude - ce repos,cette fois véritable, présage que l'on nous réserve un coup de chien...Mais, pour l' instant,profitons de notre répit dans ce pays pacifique.Exercice et théories sur le thème de rigueur "les marques extérieures du respect".. tout cela ... en famille.... sous bois

 

Entre-temps, rééquipement complet, tout à neuf, et des renforts importants, aussi battant neuf, arrivent du dépôt (Duvillers, avocat à Tourcoing). On apprend que la Division est rassemblée dans les villages environnants. Nous comprenons ... il fait bon de se recueillir dans la petite église de Romery.

 

La huitaine se passe, Fin Mai, départ, et nous allons embarquer à Epernay.A l'arrivée, un Officier d'intendance, tout barbu dévisage et s'informe à la compagnie : c'est Paul Fontaine, méconnaissable depuis la Belgique ! ...

 

Je déleste mon sac de tout un volumineux courrier, que je, tiens à mettre à l'abri, En grand' hâte quelques rares nouvelles -c'est si court, et quand nous reverrons-nous ? Il nous fait, à moi et à mes hommes, cadeau princier de cigares en abondance. Le cigare, pour le troupier, est toujours le comble de l'aisance.

 

 

Entrevu aussi Charles Huet, brillant automobiliste d'E.M.

 

Puis, avec nos sacs surchargés pour tout confort, nous nous empilons, plus de cinquante à la fois, dans des wagons à bestiaux. Malgré tout, cela se passe avec ordre, et l'on part pour une destination inconnue .... En renfort pour l'Italie, disent les bien renseignés... à Arras disent les autres. C'est plus vraisemblable, étant donné les combats acharnés qui s'y livrent sans répit.

 

En route, les hommes ne se sentent plus de joie de revoir des pays civilisés, des villes tranquilles; ce ne sont qu' exclamations enthousiastes, plaisanteries gauloises à l'adresse des populations, qui répondent chaleureusement.

 

A la brune, Nous passons à Noizy-le-sec, et remontons vers le Nord. Plus de doute, nous allons à Arras. Nuit froide ; on se blottit les uns contre les autres et on arrive à s'assoupir un peu de temps en temps, bercé par le rythme brutal, mais régulier, du train.

 

A 6 heures du matin, nous arrivons à Mondic6ourt-Pas, petite gare au Nord de Doullens. Le régiment est rassemblé auprès de la gare, passé aussitôt en revue par Ie Colonel, plus surexcité que jamais, et distribuant, à tort et à travers, punitions et invectives.

 

Il rassemble les Officiers et sous-officiers et, avec mystère, recommande de ne pas se faire I'écho de mauvaises nouvelles, de les démentir ... Quelle drôle d'idée, personne ne songeait à des possibilités de ce genre. S' il y a un moyen de décontenancer son monde, c'est bien de lui tenir un tel langage !...

 

Cantonnement provisoire au petit village voisin. La 22e est de jour, elle fournit le poste de police. Je suis désigné pour le commander, et l'établir dans le hangar de l'école (au plus grand bonheur des enfants!). Le Colonel prend un malin plaisir à passer et repasser devant le poste pour faire sortir la garde, et lui rendre les honneurs. Chaque fois, pluie de réprimandes et de menaces. Enfin, pour finir,rien de cassé. Ouf ! quel sale personnage.

 

Ce n'était qu'un cantonnement d'attente; le soir, nous allons loger à Thièvres, gros village sur l'Authie. On s'installe dans des granges bien confortables, et munies encore d'un reste de bonne paille. Discipline rigoureuse, grande activité d'exercices attaques de tranchées simulées ... et ... les marques de respect, inévitablement....

 

Vers le soir, le cantonnement est libre, mais on ne se hasarde qu'avec prudence dans l'unique rue du village, car le Colonel arpente le terrain, faisant le vide devant lui. Ces journées d'attente paraissent vraiment interminables.

 

.Au bout de quelques jours, cependant, la 21e et la 22e, sous le commandement du Capitaine Baquet, partent de grand matin jusqu'à Couin, petit hameau dans la direction de la ligne de feu. Notre mission était d'aménager des boyaux de communication. Le travail se faisait la nuit; protégé par l'obscurité, on s'alignait suivant un tracé

 

assez mal défini, et chacun creusait sa partie. On arrivait de nuit sur le terrain, et on repartait avant le lever du jour, pour laisser toute cette partie du terrain absolument déserte.

 

C'étaient Ies boyaux d'accès, et les éléments de tranchée pour abriter Ies réserves que nous creusions ainsi ... pour l'assaut prochain, que l' on sentait maintenant imminent.

 

La nouvelle officielle nous en fut apportée le Dimanche 6 Juin... et, par manière de distraction sportive, on s'essaie, cette après-midi dominicale, au lancement de grenades d'un type nouveau.

 

Est-ce l'approche de l'assaut, notre brave Baquet, si grognon et mauvais coucheur, se déride.... Il devient presque paternel. Avec bonne humeur, il entretient son monde : "ne pensez plus, nous dit-il même, en soldat de métier, à vos enfants, ni même à votre femme.... (et ,on y pense de plus en plus) - ne pensez qu'à votre Patrie", Avec un calme communicatif, il nous dit toute sa confiance - et, durement, il nous enjoint de ne pas ménager outre mesure un ennemi indigne .

 

Lundi, départ de grand matin, la lutte d'artillerie est intense; l'artillerie lourde a donné déjà 36 heures consécutives, et le 75, 12 heures de rafales ininterrompues. Nous sommes en réserve au village de Bus. La bataille est engagée depuis le matin.

 

Un régiment breton a enlevé déjà deux lignes de tranchées à la Ferme sous Touvent, avec des pertes minimes, et déjà les prisonniers affluent. On se rapproche de Colincamps, copieusement bombardé - et on s'abrite à la lisère du village.

L'ennemi en bombarde surtout les débouchés Nord; on y passe par paquets, et nous voilà engagés dans d'interminables boyaux, qui nous mènent à la crête prochaine, dans des tranchées de seconde ligne.

 

Devant nous, dans la plaine en contre-bas, la bataille bat son plein. A la jumelle, on suit les nôtres qui progressent le long des boyaux attaquant,à la grenade. Nos braves bretons se sont mis en tenue de travail, par le grand soleil, à leur aise, en bras de chemise, De temps en temps les boches, comme pour corriger notre curiosité, nous envoient des salves d'obus, qui nous tuent quelques hommes au 5e Bataillon.

 

Le 22e n'est guère visée, ou fort maladroitement; on a surtout à se défendre du soleil, qui est torride, et on étend les toiles de tente.

 

Attaques et contre-attaques se succèdent; les boches bombardent d'une façon effroyable les tranchées conquises, et maintenant les pertes, minimes pendant l'assaut, augmentent beaucoup.

 

La brune ramène un peu de calme, et nous regagnons un village de l'arrière, Courcelles, ou Sailly-aux-Bois.Au passage, dans l'ombre, de longs alignements de corps roulés dans les capotes relevées sur la tête... sans doute les blessés qui ont succombé aux postes de secours.

 

Dans le village on est entassé, et on s'abrite et se ravitaille au petit bonheur .... avec mes hommes, je niche dans un coin de grange.

 

Le lendemain, retour aux emplacements quittés la veille; un gros orage vient nous rafraîchir . Le bruit se répand que nous allons passer la nuit sur place, et attaquer à l'aube. Prenons du moins un temps de repos. Je m'allonge sur le pas de tir de la tranchée, et m'endors tranquille, dans l'attente du grand coup pour le réveil.

 

A11 heures, contre-ordre, nous regagnons encore paisiblement Sailly - Cette fois ,plus d'abri. En plein air, côte à côte avec mon camarade DeIbecque, bien blottis sous nos deux capotes et toiles de tente, on s'essaie à dormir un peu. Temps clair et frais, ciel serein; où brillent les étoiles. On ne bouge même pas quand les marmites avec un vacarme terrible, secouent le village détruit - et de temps en temps coupent notre rêve par un rappel à la réalité, sévère.Mais quelle surprise étrange, le jour est déjà levé depuis longtemps, et tout reste en repos.

 

C'est le mercredi; à nouveau le bruit se répand que l'on attaque le lendemain. Cette fois, on fait des préparatifs : distribution de cisailles, sacs à terre, échelles, grenades ... Ordre est donné à chacun de brûler ses lettres et donc ne porter sur soi aucune indication qui puisse être utile à l'ennemi. Mort, ou capturé vivant, chacun se doit de ne laisser entre les mains des boches qui le dépouilleraient aucun écrit.

 

Quelle funèbre et triste besogne .... ces bonnes chères lettres, notre seul lien avec les nôtres, il faut les détruire. Avidement, on les relit, on essaie de retrancher les passages suspects, surtout celles qui ont réussi à franchir les lignes ennemies, venant des nôtres en pays envahis. On doit se décider à sacrifier l'une après l'autre, jusqu'aux plus chères ... .Ah ! triste, triste besogne, il semble que ces lettres, réduites en cendre, consomment l' abandon total de nos êtres les plus chers ... et à quel moment !....

 

Les Commandants de compagnie, et le Commandant Lequeux sont réunis par Ie Colonel. C'est le Bataillon de Lequeux qui attaque d'abord. Chaque Officier étudie l'opération sur une carte des tranchées allemandes repérées par avion. Les missions de chaque compagnie sont minutieusement délimitées.

 

Installés sous une entrée de grange, les Officiers font cercle autour de Lequeux, qui précise les ordres.

 

Ah ! ces préparatifs d'assaut ne sont pas gais; les plus braves dissimulent mal la gêne et l'angoisse qui les étreignent.

 

A leur tour, de façon plus ou moins théâtrale, les Commandants de compagnie font leurs recommandations à leur monde. Baquet n'a rien à dire - ce n'est pas son genre.

 

Conscient de la gravité de l'heure, je peux me confesser, communier et passer la journée dans le recueillement. L'Abbé Lestienne se multiplie au milieu de nous, distribuant amples provisions de petits étendards et drapeaux du Sacré-Coeur. J'en distribue à toute ma section. Bien peu en refusent, et beaucoup en réclament.

 

 

VII Attaque des tranchées de Serres (Bataille d'Hébuterne) - Je suis blessé.

 

Le calme s'établit à nouveau pour la nuit, Le régiment alors tout entier gagne sa position d'attaque en toute première ligne.

 

Quel parcours nous avons accompli alors, quels territoires nous avons traversés à ce moment. je n'en ai aucun souvenir. Le secteur était aménagé de profonds boyaux d'accès, très larges, où les hommes se suivent avec la préoccupation, le plus souvent, de ne pas se distancer, puis, brusquement, se resserrent devant un obstacle ou un éboulement,

 

ou un isolé qui revient, et qui se tasse contre le talus...; tout ce long acheminement dans la demi-obscurité n'était guère différent d'une relève quelconque, dans un secteur tranquille.

 

Et c'est ainsi qu'au jour, ma demi-section se trouve réunie dans une tranchée un peu plus large, destinée vraisemblablement, si le temps l'eût permis à ceux qui l'établirent, à être recouverte pour constituer un abri.

 

Le bombardement cependant, dès le matin, est intense... des deux côtés. Instinctivement, chacun s'aménage un coin plus abrité, en entaillant un peu les parois, et en disposant les sacs à terre en pare-éclats.

 

Cette tranchée est vraiment fort large, et les éclats en retour des obus qui éclatent au-dessus, et un peu en arrière, sont à craindre. Des éboulements se produisent, un malheureux soldat se trouve englouti; on le tire de là poussant des gémissements de douleur, la jambe fracturée; on l'emmène.

 

Et alors commence encore la longue attente ... Blotti avec Constans et le Lieutenant Woussen, qui a reçu le commandement de la section en remplacement du Lieutenant Delcroix, parti en mission à l'E.M. de la brigade.

 

Dès 7 heures, le bombardement a repris, effrayant. Les obus éclatent tout à l'entour; soulevant des colonnes de terre ... et l'on commence à marquer bien des pertes. Un même obus atteint les deux Lieutenants des mitrailleuses : Erman et Douchez, et l'Abbé Lestienne, notre si dévoué aumônier, qui a tenu à accompagner sa Division à l'heure critique.

 

Les claquements plus brefs; plus secs du 75, passant rageusement au-dessus de nous, se reconnaissent dans le déchaînement de mitraille qui s'abattait sur nos lignes.

 

Les heures, cependant, s'écoulent, dans l'attente et l'inaction. Chacun se recueille; la prière. sous le danger, donne l'apaisement, et j'égrène sans cesse mon rosaire, tout confiant au secours de Notre-Dame, qui ne m'a jamais manqué; et à l'appréhension inévitable, une force d'âme toute nouvelle succède bientôt.

 

Le grand soleil de midi brille maintenant sur nos têtes. Toujours affolant, le même vacarme nous assaille de toute part.

 

Aucun mouvement....nous devions attaquer, cependant, le matin.Que se passe-t-il ? L'attente pèse encore de longues heures.

 

Vers 5 heures de l'après-midi, l'artillerie ennemie redouble encore; nouvelles batteries se sont démasquées, qui nous submergent d'obus éclatant de tous côtés. C'est assourdissant. Tout à coup, un obus arrive sur le bord de notre tranchée; nous voilà recouverts de terre, ensevelis presque. Moi, du moins, j'arrive à me dégager, mais Constans et Mercier sont littéralement enterrés, et ne peuvent remuer.Aussitôt dégagé, je me mets en devoir de Ies déterrer. Mais ils sont contusionnés .... et puis nos sacs, nos fusils, sont aussi disparus, il faut hâtivement les rechercher. Ce n'est pas le moment d'être sans armes.

 

A ce moment la fusillade éclate, effroyable, les mitrailleuses claquent avec leur rythme précipité -cela devient infernal. On crie :"la 22e, rassemblement..."; je me précipite avec mes hommes,et les rallie, abandonnant Constans et Mercier, qui, du moins, sont déterrés.

 

Ordre est donné d'abandonner les sacs. L'attaque est commencée.

 

Les compagnies du 5e Bataillon ont bondi hors des parallèles de départ. Les obus pleuvent littéralement. C'est infernal. Ma grosse préoccupation est de garder mes hommes à mes côtés ... il y a fort à faire;des ordres mal interprétés circulent, l'un deux dirigeant vers l'arrière tout mon monde. Je les retiens, et les ramène - c'est insensé !... Décidément, Ie danger électrise ...quelques plaisanteries,malgré tout, reviennent aux lèvres, bien que l'heure soit grave... et nous voilà bientôt à notre tour tous groupés, tout contre la parallèle de départ.

 

Le Colonel est là, d'une agitation extrême, qui ne doit guère lui éclaircir les idées.

 

Théodore Hannart

 

Souvenirs de Guerre (1914-1915)

 

Chapitre X

 

Une à une, les vagues d'assaut sortent, et chaque fois la fusillade redouble. Quelques hommes seulement des premières vagues,avec le Commandant Lequeux à leur tête, parviennent aux fils de fer insuffisamment détruits par notre artillerie.

 

Tout le champ de bataille est couvert de morts et de blessés mais l' on prend pied dans la tranchée ennemie.

 

A côté de nous, les clairons du 6e Bataillon sonnent une charge endiablée, à laquelle répondent les clairons du 5e , partis en tête. Ceux-ci se taisent maintenant un à un ... tous tués; un seul a pu atteindre les fils de fer.

 

Cependant les vagues se succèdent, et le succés se dessine. Déjà, de tous côtés, refluent les prisonniers, misérables, implorants "Kamarad", les blessés montrent leurs blessures. Quelques-uns arrivent en troupe, et on ne sait si ce sont des assaillants. On en descend quelques-uns; c'est involontaire ...on fait grâce aux autres. Ils défilent à nos côtés, se rangeant contre les parois - se faisant petits.

 

La 22e, la 23e sortent en tête du 6e Bataillon,encore fauchées par le feu, et des blesses retombent au milieu de nous, se traînant. André Tiberghien me montre, en passant, un grand trou sanglant dans la cuisse : il :ne dit que son inséparable Jules D'Halluin·a une baIle dans le bras.

 

Notre tour arrive. Baquet est très calme; il marque un léger temps d'arrêt. Les boches croient-ils l'affaire: terminée ? c'est à supposer, parce que le bombardement s'épuise, et paraît fléchir.

 

C'est le moment. Je suis paré, le chapelet autour du cou ,sous ma capote.

 

Bien en ordre, toute la 22e sort à son tour. Les sections se groupent et progressent par bonds sur la plaine immense et bouleversée - mais la fusillade ennemie est maîtrisée, elle ne nous gêne guère. Le jour déjà s'assombrit, et le temps s'est couvert. Autour de nous, le spectacle est navrant. C'est la multitude de nos camarades étendus sans vie sur le sol. Les fils de fer ne sont pas détruits - on s'y empêtre encore. Nous voilà enfin dans la tranchée allemande bouleversée.

 

La nuit vient vite maintenant, et une pluie fine commence tomber à tomber.Les premiers occupants ont disposé leurs sacs à terre, face à l'ennemi, et formé un parapet.Mais Ie fond de la tranchée est couvert par les éboulements, les deux versants forment des pentes de glaise glissante par la pluie. Et comment les rétablir, les cadavres boches y sont recouverts de terre, ensevelis à moitié. On chemine à tâtons. De place en place, dans l'obscurité, des trous béants qu'il faut deviner presque: les entrées des souterrains boches. J'accède dans l'un d'eux où je perçois de la lumière.

 

Ce sont des abris magnifiques à 5 ou 6 mètres sous terre, d'où l'ennemi a pu narguer notre bombardement. Presque tous contiennent déjà, pêle-mêle, des corps sanglants et sans vie.

 

L'obscurité se fait épaisse. Dans la tranchée, nous voilà entassés, presque coude à coude.

 

Les débris du 5e Bataillon sont rassemblés, et se replient avec le Commandant Lequeux. C'est miracle qu'il ait été épargné - mais son Bataillon est détruit, et on perçoit sa douleur profonde. C'est lui-même qui l'a mené au sacrifice.... simplement ... avec sa canne à la main - manifestant ainsi, avec son courage tranquille,l'empire absolu qu'il avait pris sur son 5e Bataillon, qui le vénérait comme un père. Quel soldat et quel chef magnifique !

 

Le calme est revenu,et, de tous côtés, se sont des appels angoissants : "Par ici Ies brancardiers.." au secours .. Des gémissements, des plaintes, des sanglots à fendre l'âme Des voix qui délirent. Des cris rauques que rien ne saurait rendre... de colère, puis de plainte ... On secourt bien les plus proches, mais il faut rester aux aguets..

 

A mes côtés, un Officier boche se débat dans l'agonie avec des cris plaintifs.

 

Sur notre droite, quelques hommes du 327e, qui a attaqué en même temps que nous mais n'a pu parvenir à prendre pied dans les éléments qui lui étaient assignés. Ils sont une trentaine.

 

Du 243e, il reste, dans la tranchée, la 22e, et des débris de la 23e et de la 24e. Ces deux compagnies ont été fort éprouvées:Le Lieutenant Bernard, tué, sur le revers de la tranchée. Lieutenants Croxo et Giraud, tués. Leclercq, blessé grièvement.

 

Parmi mes camarades : François Motte, François Roussel, Joseph Vandamme, tués aussi - Lemire, blessé.

 

Au petit jour, je cherche le corps de François , retournant tous les cadavres dans les cavernes boches. Plus tard, un homme me montrera, auprès du parapet, un cadavre face contre terre ... ses chaussures sont plus fines. C'est le sergent Roussel; à côté, plus loin,doit être le sergent Motte. Tous deux, ils ont été tués à bout portant,en arrivant à la tranchée.

 

Quelle tristesse ! ... Cependant, un calme relatif s'établit avec le lever du jour. On commence à pouvoir se réorganiser.

 

Le Capitaine Baquet se rend compte de la situation. Les quelques 150 mètres que nous avons pris la veille ne sont qu'un ilôt séparé des boches, à droite et à gauche, par des barrages de sacs à terre. Un peu au-delà de notre gauche se trouvent les Bretons qui avaient attaqué quelques jours avant nous.

 

Une section, avec notre camarade Bourdonnais, bouscule le barrage de gauche, et, sans coup férir, tombe au milieu d'une centaine de boches emprisonnés chez eux, et qui ne songent qu'à se rendre.Cela nous donne de l'espace. Les sections peuvent se déployer, la garde s'organiser. On commence à dégager la tranchée, déblayer les cadavres,les rejeter sur le parapet. En piochant, on trouve des fusils et des sacs boches intacts, dont le contenu se partage à la volée : linge,boîtes de cigares, conserves, beurre .... voire même des mouchoirs de soie.Les cigares surtout font la joie des hommes ... d'autant que ce n'est pas le moment de faire des provisions. Les voilà tous, bientôt,le cigare à la bouche.

 

Les toiles de tente allemandes servent à recouvrir nos morts tombés dans la tranchée. Ils sont déjà Iivides, exsangues, la face terreuse, nos pauvres camarades.

 

Pendant la nuit, le génie a travaillé, et fait un boyau de liaisons avec les anciennes lignes.

 

Une compagnie entière du 208e nous arrive en corvée d'eau, avec de grands bidons à lait. C'est le ravitaillement. Idéal.avec notre état de surexcitation, personne ne saurait rien absorber.

 

Notre situation reste d'ailleurs précaire. Les boches sont installés à flanc de coteau; à notre droite, ils surplombent en enfilade notre tranchée. Un homme s'écroule à mes côtés sans un mot, le front traversé de part en part par une balle.

 

On s'organise contre ce nouveau danger en disposant des échelles tout au travers de la tranchée, reposant sur les deux rebords. On peut alors y installer des piles de sacs à terre, qui préservent contre cette fusillade de flanc.

 

Le bombardement reprend aussi, surtout dirigé sur le nouveau boyau d'accès, et les lignes anciennes.

 

Par corvée, nous allons rechercher nos sacs. Ils sont à peu près introuvables ... le mien particulièrement.

 

Des équipes de territoriaux sont occupées à enterrer les morts dans les tranchées qui nous ont abrités avant l'assaut. Elles sont devenues inutiles. Ces corps traînés par les bras, les jambes, qu'on empile dans les coins et recouvre de terre à la hâte, car déjà l'air est empesté, c'est lamentable !

 

Dans la soirée, je m'évertue à nouveau à rechercher François. C' est ainsi qu' à la brune je vais ramper tout autour, pour inspecter les cadavres.

 

Parmi tant de corps étendus, j'en aperçois un dont le pied s'agite légèrement. Vite, j'appelle Hémeryck, mon fidèle compagnon ,et nous mettons en devoir de le ramener. Le malheureux, qui m'est resté inconnu, tombé dans les fils de fer, s'y est débattu, et a perdu connaissance. Il est là, face contre terre, entortillé dans les fils. II faut couper ces fils, entailler même dans son équipement, car il reste inerte, mais je le dégage. Il faut, par moment, se plaquer près de lui, immobiles, confondus avec les morts, car les boches ont vu quelque chose, et nous mitraillent. On s'y remet à différentes reprises.

 

Le pauvre blessé, ainsi bousculé, délire, se plaint qu'on lui fait mal.Nous le glissons sur une toile de tente,et, tout rampant ,le ramenons à la tranchée.Là,un peu d'eau-de-vie le ranime.Il n'a pas grand' chose, une balle tirée à bout portant lui a éraflé la tête,labourant tout Ie front au-dessus de l'oeil. Le choc I'a assommé,et il était tombé là sans connaissance.

 

J'en ramenai un autre, plus atteint, qui fut aussitôt soigné par un infirmier de passage dans la tranchée. Mais combien durent succomber ainsi sur place ...

 

Ce brave Jonglez, si gai compagnon, était près de nous, sur une civière, livide et la face contractée de souffrance, Blessé à la poitrine.

 

La nuit vint et fut terriblement mouvementée. Décidément, les boches s'étaient ressaisis; c'est le bombardement à outrance, et,par instant, des rafales de balles.

 

Nos fusées, et les leurs, éclairent le terrain sans discontinuer.... d'une sinistre lueur. On reste aux aguets dans le vacarme. Les boches ne sont pas à plus de 80 mètres, d'un bond ils seraient sur nous.

 

Mais notre artillerie ne chôme pas non plus. Nos obus pleuvent sur eux, certains ébranlent la terre jusqu'à notre tranchée. Ce sont des obus spéciaux, pour défoncer leurs cavernes.

 

Vers 2 heures du matin, un calme relatif se produit. On permet de dédoubler la garde: un homme sur deux est au parapet, l'autre s'étend à ses pieds. Ils se relaient. Quand la fusillade recommence, tous bondissent comme des ressorts. Quelle nuit ! Etendu sur une toile de tente boche, je suis tellement brisé que, par moment, je m'assoupis, quand même.

 

Au petit jour, nous allons sans doute attaquer. On fait d'amples distributions de grenades. La 21e vient en renfort dans la tranchée.

 

En face, c'est aussi branle-bas d'attaque, et le bombardement redouble. Des éclats de 75 reviennent sur nous; on agite des drapeaux pour faire allonger notre tir d'artillerie, mais les boches ont pris l'emplacement de signalisation comme objectif, et nous voilà couverts de projectiles.

 

On se blottit pour laisser passer la rafale. A ce moment, mon camarade Ponchon, sergent grenadier, est blessé au pied d'un éclat,qui fauche dans la tranchée. Il faut le décharger des tire-feux,dont. il tient en main toute une réserve.

 

Juste au même moment, un second obus éclate : c'est mon tour d'être touché. Comme un fameux coup de poing sur l'épaule, rien de plus, sur le moment.

 

Je me dirige, tout endolori, vers un abri où se trouve un caporal infirmier qui me panse avec Ponchon.

 

Mais presqu' aussitôt, ma blessure se précise, je manque d'air; est-ce d'être confiné dans cette caverne ? Je veux ressortir; justement on annonce les boches, et je n'ai pas envie de me faire tuer sans me défendre. Je demande au Lieutenant de me laisser son révolver. Mais. lui se rend compte que ma blessure, qu'il a vu panser, est plus sérieuse, il m'ordonne de m'en aller; du reste, la tête me tourne, et la. respiration va me manquer. Le Pére Leborgne, brancardier, me déleste de mon équipement, et m' accompagne. Un bref adieu à mes camarades, et sans autre souci que d'arriver le plus loin possible, car je sens le souffle me manquer, me voilà parti au milieu des obus qui pleuvent de toutes parts.

 

J'arrive au poste de secours situé dans les lignes de départ. On m'y donne un cordial; c'est inutile ... il n'y a qu'à m'allonger sur une civière.

 

Auprès de moi, tout gémissant, un autre blessé est bientôt installé : c'est Ie brave Père Leborgne, lui-même, qui était déjà reparti chercher d'autres blessés. A son tour le voilà très grièvement atteint par un gros éclat dans les reins.

 

Pendant une accalmie, quatre hommes m'enlèvent bien vite, commencent un interminable trajet dans les boyaux éboulés, remPlis de débris, la civière brusquement heurtée aux lacets - et sous le bombardement incessant. Les porteurs sont éreintés.

 

Nous faisons la rencontre de notre nouveau Général de Division, le Général Régnier, Il arrête la civière, s'enquiert de ma blessure, et me réconforte, Il me semble tout impressionné. De fait,je dois être minable ! .. Capote boueuse, des pieds à la tête, et le visage défiguré par la souffrance et la tension de ces longues journées, et ces longues nuits d'horreur. Je commence maintenant à souffrir beaucoup; la douleur se répand dans tout le côté droit, qui paraît fracassé.

 

On sort enfin des boyaux, et une étape nouvelle commence,la civière suspendue sur un petit chassis à deux grandes roues. J'arrive: ainsi à l'ambulance divisionnaire où l'on me dépose sur la paille.Bientôt, à mes côtés le Père Leborgne.

 

Apercevrai-je quelqu'un de connaissance ? Je voudrais bien prévenir Papa Antoine.

 

Dans mon abandon, j'ai du moins la bonne fortune d'avoir à l'ambulance un brave ami : Jean Verley, mon cousin. Il se charge des nouvelles à donner à Dieppe, et aussi de me faire évacuer le plus vite possible.

 

Entre-temps, le Commandant Lequeux, qui est venu voir le Pére Leborgne, s'entretient aussi avec moi. Plus ardent que jamais, sentant bien que l'utilité de son sacrifice est, pour un blessé, le meilleur réconfort.... il parle du succès de notre opération et de ses effets heureux sur les combats qui continuent. Quel bel entrain ! Quel beau chef !

 

On nous embarque, Leborgne et moi, nos deux civières dans une petite auto d'ambulance et nous filons sur Authie.

 

Je suis soigné chez Madame Dewailly, par le Docteur Desurmont,de Tourcoing, qui nettoie la blessure et me fait la piqure antitétanique, ainsi que de la morphine, car je souffre beaucoup.

 

Puis je vais me reposer dans la bonne paille fraiche de l'ambulance, qui me paraît d'une douceur inimaginable.

 

On me questionne sur des disparus. Passent Monsieur et Madame G. WATTINE, éplorés de la perte de leur gendre. Je ne puis, hélas ! leur laisser d'illusion.

 

 

VIII - Séjour à Amiens, puis à Angers et Dieppe -

- Je suis réformé - et retrouve ma femme et mes fillettes .

 

 

On nous embarque pour Amiens en auto. J'y échoue dans le grand hall de la gare de marchandises transformée en ambulance.On me débarrasse de tout mon linge ensanglanté, et lacéré dans la tranchée,pour faire plus vivement le pansement. Nous sommes là 30 ou 40 blessés - et malgré la souffrance, c'est un réel bien-être,- surtout retrouver de se retrouver dans un lit ... luxe oublié depuis si longtemps !

 

Le lendemain, triage des blessés; on me juge trop souffrant pour m'évacuer vers l'intérieur. Me voilà étiqueté et remisé sur une civière, dans un coin, pour Amiens.

 

Une infirmière nous visite, et me fait la surprise de m'épingler, sur ma capote toute terreuse, deux jolies roses toute fraiches, elle passe de l'un à l'autre, sans mot dire, toute de douceur paisible,et de profonde émotion si plaintive que son geste m' émeut jusqu'aux larmes.

 

Nouveau trajet à travers Ies rues d'Amiens, jusgu'au lycée de garçons. Des territoriaux, infirmiers d'occasion, vrais lourdauds, me montent la tête en bas, deux étages.

 

L'hôpital est dirigé par le Docteur Bichelonne, qui me soigne avec beaucoup de prudence, me prescrit 7 à 8 jours d'immobilité au lit. La radiographie faite à l'hospice civil découvre un shrapnell dans le poumon. Mais le chirurgien renonce à l'extraire.

 

Je restai jusqu'au 8 Juillet à Amiens.A cette date,je quittai sans peine cet hôpital, vrai séjour de misère. Je me rappelle mon malheureux voisin de lit, un caporal du 327e blessé aussi à Serres.Il avait été atteint aux deux cuisses par des éclats d'obus qui avait occasionné des plaies profondes. Le malheureux gémissait sans arrêt.Pauvre loque humaine. Deux fois par jour on le pansait, Il fallait surtout lutter contre la gangrène, et, chaque fois, on l'endormait·pour lui faire une série de pointes de feu (puits de feu disait-on).Malgré deux hémorragies qui l'épuisaient, on le disait sauvé à mon départ d'Amiens.

 

J' ai conservé un horrible souvenir de cette salle d'hôpital empesté d'éther et d'odeurs malsaines. Quel cauchemar. Toute la nuit, c'étaient des gémissements et des cris de souffrance, et d'agonie... car beaucoup mouraient à nos côtés. Cette détresse des hôpitaux, après celle des champs de bataille, c'est toute l'horreur de la guerre.

 

A Amiens, j'eus des visites. Tante Hélène, mon oncle Antoine Ménard, tante Pauline Huet et combien, envoyés par des amis,et des compatriotes, qui venaient, affolés, demander des nouvelles de pauvres soldats disparus.

 

J'y fis la connaissance de Madame Fauchille, dont le fils, aussi au 243e, avait été grièvement touché : blessure à l'omoplate.

 

Le 8 Juillet. départ à 11 heures pour l'intérieur. Triage à Creil. Je suis déposé à .Angers le lendemain à 2 heures après-midi,et, dans cette ville, dirigé sur l'Hôpital II, le collège de jeunes filles Jeanne d'Arc, de la rue Joubert.

 

Le voyage m'a valu de l'asthme, et le lendemain, le Médecin-chef, le Docteur Barnsbi, après nouvelle radiographie, me déclare sans ménagement que mon cas est grave, et qu' il ne faut pas songer à m'enlever la balle - et, comme je ne saurais y survivre plus de quelques années, il me propose de suite pour la réforme - et me voilà sans plus,expédié, dès le 13 Juillet à l'hôpital de convalescence.

 

Après toutes les formalités d'usage, et les nombreuse; commissions, d'ont l'une me renvoyer. au Docteur Barnsbi, pour tenter l' opération (que sur avis du Docteur Marage, vu spécialement à La Flèche, j'eus la facilité de refuser comme trop dangereuse).Je fus finalement réformé le 8 Novembre.

 

Cette période passée à Angers reste néanmoins dans mes bons souvenirs.

 

Les premières sorties en ville avaient tout le charme de la liberté retrouvée, au milieu d'une jolie cité, intéressante et mouvementée, et d'une population gaie et avenante.

 

Je me souviens d'être venu par hasard plutôt, un Dimanche après-rnidi au moment des Vêpres, à la Cathédrale Saint-Maurice.

 

Etait-ce pour répondre, au début de ce renouveau de vie qui se levait sur moi, après avoir connu les pires détresses, et les plus grands dangers, à cette préoccupation constante de l'avenir, si d'incertitude et de menace, et aussi aux profondes angoisses de la séparation des miens aux mains de l'ennemi .... il me semblait que psaumes prenaient une signification nouvelle.

 

Une voix d'enfant alternait avec le choeur, lançant, dans l'ombre de la cathédrale majestueuse, les versets tranquilles, et l'application s'en faisait dans mon esprit à la situation même, et aux évènements grandioses qui suivraient leur cours.

 

Donec ponam inimicos tuos, scabellum pedum tuorum ...

Dominus a dextristuis, confregit in die irae suae reges Judicabit in nationibus, implébit ruinas : conquassabit capita.

in terra multorum.

 

 

Puis, plus loin, dans le psaume suivant :

 

.Magna opera Domini : exquisita in omnes voluntates ejus .

.... justitia ejus manet in saeculum saeculi.

Memoriam fecit mirabilium suorum misericors et miserator Dominus: escam dedit timentibus se.

 

De même encore :

 

Beatus vir, qui timet Dominum....

... non commovébitur donec despiciat inimicos sues.

 

 

Toutes ces strophes, qui me rattachaient au lointain passé de Notre-Dame de Boulogne, où, collégiens, nous les chantonnions sans trop de ferveur, m'apparaissaient soudain comme un réconfort suprême, et pourtant, combien nous paraît archaïque, et presque désuéte toute cette prose sacrée ... que signifiaient donc tous.

- ces ennemis à abattre;

-ces rois que le Seigneur brise le jour de sa colère;

- le jugement, la ruine des nations, et ces têtes brisées contre terre....

 

Et maintenant quelle confiance en ces vérités éternelles, en cette justice immanente, en cette miséricorde divine, notre recours suprême... Dans le bouleversement de notre vie, de nos foyers, quelle joie absolue elle me versait maintenant du haut de ces voûtes majestueuses, avec toute la tranquille sérénité de la psalmodie liturgique.

 

Dés lors, après ce long séjour à Angers, les liens de famille peu à peu se renouent.

 

Ce fut d'abord la chaude et cordiale hospitalité de Dieppe,chez Papa Antoine.

 

Vers le 15 Décembre, l'heureuse surprise de ma citation.

 

Puis, enfin, l'émotion du retour inespéré de Paule, arrivée fin Décembre avec Ies deux fillettes.

 

Que la douce Providence, si miséricordieuse, soit béni ! C'est en réunion de famille véritable que je reçois solennellement; ma croix de guerre, en présence de détachements de troupes Françaises et alliées.

 

Dieu m'a tiré de la .fournaise à son heure, et rendu aux miens.

 

Je n'ai sans doute pas pu voir la victoire finale et la délivrance, mais de jour en jour ma foi dans le triomphe de nos armes reste plus absolue.

 

Puisque Dieu le permet, je veux être prêt pour le relèvement de nos usines, et le retour au travail à l'heure de la Paix.

 

Que son saint nom soit béni.

 

 

 

Cannes, Juin 1916.

 

Théodore HANNART